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Comme à notre habitude, je vais rappeler pour commencer quelques étapes de notre parcours sur ces trois derniers mois.

Nous avons, dès le départ, retrouvé deux des grandes orientations, des orientations générales, de la réflexion philosophique : 

  • D’un côté la possible prédominance du subjectif, en particulier dans les goûts et les jugements esthétiques
  • De l’autre, la préexistence des formes, antérieure à leur manifestation

L’affrontement de ces deux positions est aussi celui, pluri-millénaire, de la relativité des vérités, de la sophistique antique au subjectivisme moderne, face aux idées métaphysiques, donnant corps aux vérités universelles.

Il me semble que nous naviguons une autre voie, ténue, qui ne peut être située au milieu, qui n’est pas la voie d’une raison moyenne, caricature d’une sagesse dont la modération serait la vertu.

Notre exercice est tout autre : tenir, déjà, qu’il est possible d’avoir un accès au sens avant le sens, à l’être en tant qu’être, insensé. 

J’y ai insisté à de nombreuses reprises : pour qu’il y ait du sens, il faut déjà qu’il y ait absence de sens avant le sens. J’en ai donné pour exemple majeur la trace, le trait, ce qui dans une œuvre graphique ou picturale, ou même dans l’écriture, sous toutes ses formes possibles, doit nécessairement être là avant que du sens, avant qu’une signification, puisse en émerger.

Sans trace, sans trait, mais aussi, dans un tout autre champ, sans son, ou alors, allant plus loin dans notre recherche, sans corps, c’est-à-dire, concernant le sujet, sans corps charnel, sans incarnation, pas de sens, pas de signification.

Alors, après avoir effectué une recherche de divers accès à l’être, cherchant à “toucher l’être”, dont je rappelle qu’il est ici, pour nous, l’être, ce qui est en tant que cela est, et rien de plus ni rien de moins, nous en sommes arrivés à prendre note que, parfois, ce qui nous semblait être le plus intime était aussi le plus commun.

Nous nous sommes alors arrêté pendant deux séances sur la question de la douleur, puis du triptyque douleur-souffrance-angoisse, de cette douleur, de cette souffrance, de cette angoisse, qui, par leur intensité, étaient au bord du dicible, plutôt du côté de l’indicible, de l’incommunicable, et pourtant relevant d’un vécu commun.

Il s’est avéré que l’ancrage commun de ce vécu le plus intime, nous le trouvions dans le corps, dans ce corps dont tout sujet est pourvu, avant même que de pouvoir s’énoncer être un sujet. Sorte d’accès, donc, au corps qui est en tant que corps, au corps qui est.

Alors, bien sûr, il n’y a pas que la souffrance, la douleur, l’angoisse, pour nous donner accès à ce corps. Nous avions d’ailleurs évoqué précédemment, d’autres accès possibles à l’être, toujours, et je crois que c’est tout à la fois notre limite absolue et notre chance inouïe en tant que sujets humains, toujours, donc, parce que nous sommes des corps. Des corps qui pensent, des corps qui sentent, des corps sensibles sentant, avant et pour pouvoir penser.

Aujourd’hui, donc, une autre forme d’accès possible : l’extase et la félicité.

Le corps extatique, extasié. Et pourtant, extase et félicité, bien souvent, nous sommes tentés de mettre ça du côté de l’esprit, ou même de l’âme. Mais une fois de plus je voudrais essayer de vous faire entendre autre chose. 

Dans le phénomène de l’extase, il y a fusion, ou plutôt indistinction, entre le monde extérieur  et l’esprit, mais tout aussi bien entre le corps et le monde extérieur, le corps n’a plus de frontière, il s’enfonce dans la matière comme dans du sable. C’est d’ailleurs, au passage, ce que Théophile Gautier raconte de son expérience du haschich, et comme nous avons déjà parlé, aussi, des intoxications, on notera que l’extase mystique et la pratique de l’intoxication semblent avoir des effets corporels, physiologiques, assez similaires. L’extase abolit toute sorte de frontière entre le sujet et les objets qu’il vise, union parfaite entre le sujet et le monde, le corps et la matière.

La félicité, quant à elle, évoque une sorte de calme contentement, un état dans lequel plus aucun manque n’est ressenti, une plénitude, donc, qui n’est justement pas sans rappeler la dimension fusionnelle de l’extase.

Discussion.

Nous éloignant quelque temps de la problématique proposée, nous revenons sur ces trois derniers mois d’exploration, tout à la fois pour préciser à nouveau les raisons de notre insistance à pointer vers ce qui n’a pas de sens et semble échapper à tout énoncé construit, et pour préciser quelle est la singularité du sujet humain dans le règne du vivant. 

Le vivant, que certains parmi nous étendraient à “la nature” en son entièreté, incluant le minéral. J’attire l’attention sur le risque de confusion, tout à fait classique, auquel amène toute extension infinie d’un concept, devenant concept-monde, incluant tout, et n’ayant alors plus de sens. Il faut prendre garde à garder distincts, vie, vivant, nature, matière et être. Nous y reviendrons.

Remarquons, ce qui n’a pas été évoqué lors de nos échanges, que la mort, ce n’est pas un règne. La mort, c’est le passage par lequel un corps vivant rejoint le règne du non-vivant. Il y a bien un règne du vivant et un règne, peut-être, du non-vivant. Il n’y a pas de règne de la mort. Aussi, nulle inquiétude à énoncer que les pierres ou le sable ne font pas partie du vivant, ils ne font pas non plus partie de la mort.

Témoignage d’une participante, qui évoque un état de félicité qui se serait prolongé le temps d’une gestation et se serait tari après la naissance. Elle évoque un état au bord de la stupéfaction, pouvant rester pendant de longues périodes face à un arbre, dans un sentiment d’indistinction entre elle et l’arbre. Notons cependant que cet arbre, elle l’observe, ce qui semble malgré tout n’être rendu possible que par le maintien d’une frontière et d’une distinction. Il faudra aussi y revenir.

Une autre participante demande si nous allons continuer à tourner autour de l’être, de la question de l’être et de ce pour quoi nous n’avons pas de mots, l’indicible, le sens avant le sens.

Nous proposons alors de revenir à la question des vérités universelles, ou pas, de celles que nous avions commencé à évoquer il y a quelques mois, l’amour, la création dans les arts, l’invention dans les sciences, et d’autres à découvrir. La profonde subjectivité de la réception de l’événement amoureux et de l’œuvre d’art par le sujet en font-ils des vérités purement subjectives et individuelles ? Et pourtant, art et amour n’en restent pas moins porteurs de vérités universelles.

Nous oscillons durant toute la séance entre expérience subjective individuelle, désir de s’affranchir des contraintes langagières que nous impose un abord de l’indicibilité de l’être, et enfin surgit un questionnement sur le rapport qu’il pourrait bien y avoir, ou pas, entre l’accumulation des connaissances et les états d’extase et de félicité.

Un participant évoque en effet l’ébauche de bibliographie envoyée au public de la conférence donnée le 18 avril à l’Université Inter-Âges de l’Aigle, se demandant s’il n’y aurait pas une sorte de contradiction entre l’accumulation d’un savoir philosophique et la félicité, ou l’extase, conçues comme objectif existentiel. 

À la rencontre de ces interrogations, nous pouvons nous demander comment peuvent s’articuler, connaissances, savoir, culture scolastique, oubli de l’être ou accès à l’être, extase et félicité, d’où le sujet de notre prochaine rencontre : “Savoir et félicité”.