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J’évoquais récemment avec vous le binôme de la foi et de la raison, binôme qui oscille entre l’interaction conciliante et l’opposition belliqueuse. Françoise-Marthe m’a amicalement transmis à ce sujet le texte de la lettre encyclique Fides et Ratio, du Pape Jean-Paul II, portant sur “les rapports entre la foi et la raison”. 

Très tôt dans ce texte le principe de la transcendance est rappelé, précisant que la “raison, occupée à enquêter d’une façon unilatérale sur l’homme comme sujet, semble avoir oublié que celui-ci est également toujours appelé à se tourner vers une vérité qui le transcende.” Et c’est bien au rappel de cette transcendance en tant que la raison doit s’y soumettre que procède ensuite l’ensemble de l’encyclique. 

(“le caractère surnaturel de la révélation de Dieu.”)

“On dit tout d’abord que la foi est une réponse d’obéissance à Dieu. Cela implique qu’Il soit reconnu dans sa divinité, dans sa transcendance et dans sa liberté suprême. Le Dieu qui se fait connaître dans l’autorité de sa transcendance absolue apporte aussi des motifs pour la crédibilité de ce qu’il révèle. Par la foi, l’homme donne son assentiment à ce témoignage divin. Cela signifie qu’il reconnaît pleinement et intégralement la vérité de ce qui est révélé parce que c’est Dieu lui-même qui s’en porte garant. Cette vérité, donnée à l’homme et que celui-ci ne pourrait exiger, s’inscrit dans le cadre de la communication interpersonnelle et incite la raison à s’ouvrir à elle et à en accueillir le sens profond.”

Vient alors ce qui me semble être le paradoxe au cœur de la conception chrétienne du rapport entre foi et raison : après avoir affirmé que “La foi n’intervient pas pour amoindrir l’autonomie de la raison ou pour réduire son domaine d’action”, le Pape nous dit : “l’homme sait reconnaître sa route à la lumière de la raison, mais il peut la parcourir rapidement, sans obstacle et jusqu’à la fin, si, avec rectitude, il situe sa recherche dans la perspective de la foi”, ou encore, il évoque “la « crainte de Dieu », dont la raison doit reconnaître la souveraine

Transcendance”, précisant que “quand il s’éloigne de ces règles (càd les règles de la foi), l’homme s’expose au risque de l’échec”, ou encore : “l’homme atteint la vérité par la raison, parce que, éclairé par la foi, il découvre le sens profond de toute chose”.

Je crois assez juste de dire qu’à la lumière de ces passages, il est tout à fait clair que l’exercice de la raison, s’il veut pouvoir progresser vers la vérité, ne peut le faire qu’en suivant le chemin prescrit par les principes et les règles de la foi. La raison, si elle ne suit pas ce chemin, celui de la révélation divine, ne pourra qu’échouer. C’est bien d’une relation radicalement unilatérale dont il s’agit : l’exercice de la raison ne saurait aucunement être libre, car libre il se perdrait. Ce n’est que contrainte, assujettie à la foi, que la raison pourra atteindre la vérité. 

Ce qui est chassé de la raison par la foi, c’est la possibilité du doute, en particulier du doute en la vérité de la révélation et en l’existence de Dieu ou du divin, tandis que la foi, quant à elle, éclairerait la raison et lui ferait accéder sans médiation, directement, à la vérité : “La raison ne peut pas vider le mystère d’amour que la Croix représente, tandis que la Croix peut donner à la raison la réponse ultime qu’elle cherche.”

Alors que l’exercice libre de la raison ne met pas de point d’arrêt à son déploiement infini, son exercice, quand il est contraint par la foi, trouve sa vérité ultime en Dieu, qui devient dès lors plus que son éventuel objectif : son point d’arrêt définitif. La pensée elle-même s’arrête à la Révélation. C’est ce que nous avons entr’aperçu dans les premières séances du café philo, notamment à travers l’extase mystique et la béatitude des saints.

“Ce que la raison humaine cherche « sans le connaître » (cf. Ac 17, 23) ne peut être trouvé qu’à travers le Christ: ce qui se révèle en lui est, en effet, la « pleine vérité » (cf. Jn 1, 14-16) de tout être qui a été créé en lui et par lui et qui ensuite trouve en lui son accomplissement (cf. Col 1, 17).”

“la foi demande que son objet soit compris avec l’aide de la raison; la raison, au sommet de sa recherche, admet comme nécessaire ce que présente la foi.”

“Une philosophie qui ne procéderait pas à la lumière de la raison selon ses principes propres et ses méthodes spécifiques ne serait pas d’un grand secours. En définitive, la source de l’autonomie dont jouit la philosophie est à rechercher dans le fait que la raison est, de par sa nature, orientée vers la vérité et que, en outre, elle dispose en elle-même des moyens pour y parvenir. Une philosophie consciente de son « statut constitutif » ne peut pas ne pas respecter non plus les exigences et les évidences propres à la vérité révélée.”

Mais la foi ne suffit pas, ou en tout cas le sentiment de la foi. Il faut que l’autorité ecclésiastique valide la démarche de la raison. C’est la proposition 50 : “Le Magistère ecclésiastique (càd les évêques et le pape, lui-même évêque de Rome, soit un peu plus de 5000 personnes dans le monde) peut donc et doit exercer avec autorité, à la lumière de la foi, son propre discernement critique sur les philosophies et sur les affirmations qui sont en opposition avec la doctrine chrétienne. Il revient au Magistère d’indiquer avant tout quels présupposés et quelles conclusions philosophiques seraient incompatibles avec la vérité révélée, formulant par là-même les exigences qui s’imposent à la philosophie du point de vue de la foi.” (c’est moi qui souligne)

Ainsi, l’exercice de la raison ne peut s’effectuer qu’en accord avec les principes de la foi, les évêques étant seuls juges de cet accord : “L’Eglise a le devoir d’indiquer ce qui, dans un système philosophique, peut paraître incompatible avec sa foi. De nombreux thèmes philosophiques en effet, tels ceux de Dieu, de l’homme, de sa liberté et de son agir moral, la mettent directement en cause, parce qu’ils concernent la vérité révélée dont elle a la garde. Quand nous effectuons ce discernement, nous, évêques, avons le devoir d’être « témoins de la vérité » dans l’exercice d’un service humble mais ferme, que tout philosophe devrait apprécier, au profit de la recta ratio, c’est-à-dire de la raison qui réfléchit correctement sur le vrai.” Et, comme nous venons de le voir, une “raison qui réfléchit correctement sur le vrai” ne peut être qu’une raison qui progresse sur le chemin de la foi.

Si le texte dont je viens de vous lire des passages est bien un texte de l’église catholique, je dirai assez volontiers qu’il en va de même pour les autres fois, pour les autres religions. Au principe même de la foi, il y a la promesse d’un accès direct à une vérité révélée, à travers des textes et un enseignement qui posent des principes indémontrables, souvent réunis sous le terme de “Loi”, qu’on pense simplement aux Tables de la Loi énonçant le Décalogue ou au Dharma bouddhique, et cette vérité révélée est toujours le point d’arrêt de la raison et de l’exercice de la philosophie. En termes de foi, il ne saurait y avoir d’au-delà de la Loi.

(Le péché, c’est-à-dire la sortie hors du chemin de la vérité révélée et de la Loi divine, est une autre forme de point d’arrêt, qui nous dit que si la raison est dans l’errance, ce n’est pas que la foi en aurait décidé ainsi, c’est plutôt que la raison s’est égarée en se laissant corrompre par le péché. La foi, dès lors, n’apparaît pas comme limitation mais comme salvatrice. La foi ne contraint plus, aux yeux du croyant, elle sauve la raison de l’erreur. Tout la tension entre foi et raison s’exprime là dans l’incompossibilité de leurs principes.

“L’Eglise sait de toute façon que les « trésors de la sagesse et de la connaissance » sont cachés dans le Christ (Col 2, 3); c’est pourquoi elle intervient en stimulant la réflexion philosophique, afin que ne se ferme pas la voie qui conduit à la reconnaissance du mystère.”)

Toujours sur le rôle des évêques : toute démarche prétendant ouvrir “à la raison naturelle ce qui est connaissable uniquement à la lumière de la foi” doit ainsi être “censurée” (proposition 52).

Pour cette pensée, la pensée de la foi, la foi doit toujours être le guide de la raison : “il est essentiel que la raison du croyant exerce ses capacités de réflexion dans la recherche du vrai à l’intérieur d’un mouvement qui, partant de la parole de Dieu, s’efforce d’arriver à mieux la comprendre”, ou encore : “la raison est comme avertie, et en quelque sorte guidée, afin d’éviter des sentiers qui la conduiraient hors de la Vérité révélée et, en définitive, hors de la vérité pure et simple”.

Il est ainsi question de “purification de la raison par la foi”, car les vérités dévoilées par la Révélation “n’auraient peut-être jamais été découvertes” par la raison, “si elle avait été laissée à elle-même”. C’est pourquoi “La vérité révélée (…) éclairera le chemin de la réflexion philosophique”.

La raison, qui ne saurait donc être librement exercée si elle ne suit pas le guide de la foi, peut être utilisée comme instrument par “le philosophe chrétien” pour éclairer “ceux qui ne saisissent pas encore la pleine vérité que manifeste la Révélation divine”, “par l’exercice d’une raison qui se fait d’autant plus sûre et perspicace qu’elle reçoit le soutien de la foi.”