Nous avons parcouru jusqu’à présent des problématiques ayant principalement trait à la construction interne, si j’ose dire, propre au territoire que délimite la France comme Etat-nation. Un Etat-nation est, je le rappelle, en théorie du droit, à la convergence de l’Etat, conçu comme un ensemble de lois et d’institutions unifiées connues, reconnues, acceptées et s’appliquant, par la force s’il le faut (le fameux “L’Etat a le monopole de la violence légitime” de Max Weber), à tous les habitants d’un même territoire, et de la nation, conçue comme “une communauté (immanente) qui s’identifie en sa différence”… Ces conceptions, de l’Etat et de la nation, sont comme toujours chez Bernard Bourgeois, et chez bien d’autres théoriciens, des conceptions non critiques. Nous évoquions déjà il y a quelques jours, à propos de la lecture hégélienne du judaïsme, cet aspect non critique, pour ne pas dire apologétique mais, au minimum, exposé dogmatique, didactique, une simple explication de texte de la part de Bernard Bourgeois.
Nous avons d’autant mieux saisi ce problème, la non criticité du discours de Bourgeois, par le retour inattendu du concept de sociétal, mais cette fois aussi en un sens étonnamment non critique. Autant dans un premier texte le sociétal, en tant que pur ensemble, éclaté, dispersé, de relations inter-subjectives, était en quelque sorte mis en face, en opposition, au social, en tant que ce qui englobe les individus, les accueille, tout en les dépassant, autant il nous est réapparu comme un présent des relations sociales, voire du lien social, sur lequel le social pourrait être refondé dans son déploiement politique. Nous y avons vu pointer, j’y ai vu, moi, en tout cas, pointer cette hypothèse classique, de l’économie classique, qui commence plus ou moins avec elle et perdure jusqu’à nos jours sous de multiples aspects, dont, pas le moindre, l’égrainement et la succession de théories économiques partageant toujours inlassablement le même fondement, qu’on les appelle classiques, néo-classiques, libérales, néo-libérales, sociologie ou théorie de l’action, psychosociologie ou psychologie sociale, et ainsi de suite. Or, cette primauté de l’individu, sur laquelle se fonde le sociétal et la primauté des relations inter-subjectives, que ces primautés, de l’individu et des relations inter-subjectives, soient essentialisées, tirées hors du temps comme fondement absolu de toute forme de relation sociale, ou historicisées comme succédant à un social dont on ne sait alors plus très bien ce qu’il pourrait devenir si ce n’est à être in fine réduit au sociétal, nous voyons bien qu’ils sont pris comme la réalité.
Nous proposerons une autre interprétation. Posons donc que le social, si l’on se tient à garder la terminologie utilisée par Bourgeois, le social c’est la réalité, et que le sociétal, quant à lui, est de l’ordre de la représentation. Une différence majeure, et bien souvent oubliée ou purement et simplement écartée, entre libéralisme et communisme, je parle bien entendu du libéralisme et du communisme en tant que pensées et non pas en tant que régimes politiques se réclamant de ces idées, qu’ils les aient suivies ou appliquées ou non, c’est justement que pour le libéralisme la liberté de l’individu est toujours déjà réalisée, elle serait au fondement de tout processus historique, au moins en son essence attendant sa réalisation, ce qui permet à Bourgeois, dans sa lecture finalement très kojévienne de l’histoire et de sa fin, d’affirmer que, finalement, le sociétal, tout critique que l’on puisse être à son égard, ce serait quand même la réalisation de la liberté (individuelle) se réalisant elle-même, tandis que pour la pensée communiste, l’individu ne se réalise en tant qu’individu libre que par la réalisation historique du communisme, car il n’y a que dans le communisme, définit comme “appropriation de la totalité des forces productives par les individus réunis, la propriété (se trouvant) abolie”, que “la manifestation de soi coïncide avec la vie matérielle, ce qui correspond à la transformation des individus en individus complets (…) (à) la transformation du travail en manifestation de soi et (à) la métamorphose des relations conditionnées jusqu’alors en relations des individus en tant qu’individus.”
Nous avons le choix entre une pensée qui affirme d’emblée la souveraineté inaliénable de l’individu au fondement de toute politique et une pensée qui appelle à la libération d’un individu dont l’aliénation est au fondement de toute politique. D’un côté le soutien et le maintien de l’Etat-nation, protecteur des individus supposément libres, de l’autre l’abrogation de toute forme d’Etat-nation, gardien des forces sociales qui aliènent les individus.