Nous avons vu la dernière fois que liberté et égalité pouvaient s’articuler de multiples manières, sans toutefois nécessairement entrer dans une sorte de concurrence binaire, dont la fraternité, censée être l’autre grand pilier de la politique française, serait exclue. Nous avons d’ailleurs d’ores et déjà introduit ce tiers terme, en particulier à travers les interventions d’un des participants, et sous la forme des restes résiduels des corps intermédiaires, aujourd’hui transfigurés par l’existence de quelques structures de fraternité, ou en tout cas s’en réclamant, telles la franc-maçonnerie, je dis s’en réclamant puisque l’on sait aussi que, par ailleurs, ces structures prétendument fraternelles sont aussi le lieu privilégié d’une socialisation dans laquelle priment bien souvent les intérêts là bien individuels de certains participants.
Mais revenons un instant sur la manière dont Bernard Bourgeois procède pour élever en quelque sorte la liberté dans une position non dialectique. Il le fait tout à la fois sur le plan conceptuel et sur le plan historiographique. Conceptuellement, Bourgeois argue d’une articulation entre liberté et égalité, l’une étant, comme toujours, dans la négation dialectique de l’autre, mais… avec ce qu’Althusser aurait appelé une détermination en dernière instance de la liberté sur l’égalité. Et ici, il me semble, l’intériorité, à savoir la liberté du sujet se se déterminant lui-même, prime en dernière instance sur l’extériorité. Il en va que l’extériorité est toujours sous la contrainte de l’intériorité réalisée. La liberté prime sur l’égalité en tant que cette dernière ne pourrait se réaliser qu’à la condition que la liberté, ou en tout cas la garantie de sa réalisation, soit toujours assurée par la régulation de l’État. C’est ce qui l’amène à écarter Rousseau, en tout cas la définition de la volonté générale que celui-ci nous donne. bourgeois opère alors un retour sur le sociétal, mais cette fois en un sens beaucoup moins critique que dans d’autres textes. C’est ce qui l’amène à écrire : “Le sociétalisme ambiant redonne un sens nouveau à la liberté, à l’égalité, et à leur rapport au sein de la démocratie qu’il (le sociétalisme) appelle de ses vœux.” C’est là que Bourgeois appuie son argumentation sur la base d’une certaine histoire, celle de la chute des régimes communistes à partir de la fin des années 80 du XXe siècle.
Sur le plan de l’histoire, comme je vous l’ai dit la dernière fois, il me semble encore que cette interprétation est radicalement erronée. Tout d’abord, de nombreux historiens s’accordent aujourd’hui pour dire que les régimes prétendument communistes étaient bel et bien tout au contraire des régimes socialistes. Ça nous renvoie, mais je ne développerai pas là-dessus aujourd’hui, aux nombreux et cruciaux débats entre réforme ou révolution, et par exemple à la célèbre tentative de réconciliation des deux par Jean Jaurès. Quelle est cette différence entre communisme et socialisme ? C’est différence, c’est toute la différence entre une économie réellement collective, collectiviste, communiste, c’est-à-dire une répartition des communs suivant le critère précédemment énoncé : “de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins” ; et une économie dont les biens communs sont appropriés par un Etat, qui se chargerait ensuite de la redistribution, redistribution dont on sait bien qu’en en chargeant l’appareil d’Etat, ces régimes en validaient en réalité l’appropriation par une “nouvelle” classe sociale : la bureaucratie, dont le sommet était la fameuse Nomenklatur. C’est aussi ce que certains ont appelé un capitalisme d’État. Vu sous cet angle la prétendue imposition égalitariste de l’égalité au détriment de la liberté ne tient pas. La dimension proprement dictatoriale ou totalitaire de certains de ses régimes est alors à relier à n’importe quelle autre forme de répression étatique capitaliste. Nous savons par ailleurs, que les régimes qui se posaient alors en face des régimes de capitalisme libéral et des régimes socialistes, les régimes fascistes, n’exerçaient quant à eux très certainement pas une répression de la liberté en vue d’une quelconque égalité. Il est donc assez facile pour Bourgeois de construire une opposition entre capitalisme et communisme, tant qu’il écarte, tout à la fois, la dimension proprement capitaliste des régimes socialistes, ainsi que le tiers terme du fascisme, tout comme, précédemment, avait été écartée de la dialectique entre liberté et égalité la question de la fraternité.
Il en ressort que, contrairement à ce qu’argumente Bernard Bourgeois, liberté et égalité ne seraient peut-être pas dans un dispositif de réalisation optimale dans le cadre des démocraties libérales, capitalistes marchandes.
Si j’insiste autant sur la dimension capitaliste marchande des démocraties libérales, c’est en résonance avec ce que j’ai déjà évoqué concernant l’aliénation, quant à elle radicalement écartée, absente, du propos et de la réflexion de Bernard Bourgeois. En effet, on ne saurait parler de liberté du sujet sans jamais aborder les processus et mécanismes, tant bien individuels que collectifs, sur lesquels se fondent les diverses déclinaisons possibles de l’aliénation. Que ce soit l’aliénation dans sa construction sociale où l’aliénation dans sa construction psychique. Se refuser de penser c’est mécanismes de l’aliénation c’est nécessairement s’abstraire des conditions réelles de l’existence des hommes, et en particulier ici s’abstraire des conditions de formation et d’exercice de la liberté du sujet. Peut-on réellement parler de liberté et d’égalité naturelles en attente de réalisation, d’une réalisation qui passerait alors par un système éducatif sans, à aucun moment, interroger les conditions historiques, sociales, économiques, culturelles, qui en conditionnent non seulement l’apparition mais aussi le fonctionnement ? Ou, pour le dire autrement, comment construire un concept de la liberté du sujet, et de l’égalité des sujets libres entre eux, qui fasse fi de toute forme d’aliénation ? Est-ce seulement possible ?