Le je sujet, décliné à l’infini, nous en avons parcouru la surface, nous en soupçonnons la profondeur. Enfin, une surface, comme nous l’avons dit, qui pour certains augure d’une continuité insécable entre ce dont elle est surface et ce qui serait en-dessous de cette surface. C’est ce que matérialise pour nous, depuis les travaux de Jacques Lacan, le ruban de Mœbius. Le je du langage est en continuelle discussion avec le langage lui-même, avec son substrat biologique, pas de je sans corps de ce je, même et y compris quand il est un nous, avec son substrat culturel et social, pas de je sans une inscription historique de ce corps d’où émerge une parole qui dit je.
Il arrive que ce je s’agrège, se regroupe, avec d’autres je, et dans ce cas ça peut parfois faire un nous, un nous “je”. Ce nous est bien un sujet, un sujet dont l’assemblage des je vaut plus que ces je mis bout à bout, additionnés. C’est ce que nous dit aussi la théorie mathématique des ensembles : un ensemble n’est pas la simple addition de ses membres. Il y a même au moins un ensemble qui n’a pas de membres, vous le savez bien, c’est l’ensemble vide. Et comme, au moins dans la théorie du nombre, l’ensemble vide est au fondement de tous les nombres, on pourrait même commencer à se demander, ne serait-ce que par jeu, que par métaphore, si le je n’est pas, lui-même, l’ensemble vide.
Enfin, ce n’est pas qu’un jeu, ou une métaphore, d’évoquer le je, le sujet, celui, donc, qui, puisque nous sommes partis de là, celui qui dit “je”, le sujet de la parole, dire que ce sujet est vide, est-ce que ça voudrait dire : 1/ qu’il occupe une place vide au sein du langage, et que c’est bien parce que cette place est vide, et qu’il vient l’occuper, que le sujet est un nœud de discours, comme nous l’avons déjà dit précédemment : un sujet ce serait ce qui se concrétise comme nouage d’une multiplicité de discours qui le traversent, qui, donc, traversent cette place vide, désormais un peu moins vide, comme nœud, donc, de discours 2/ que le sujet est comme un sac qui viendrait se remplir, de quoi ?, hé bien de discours là encore, sinon de quoi d’autre ?, du corps ?, on pense bien évidemment tout de suite aux affects, aux émotions, aux sentiments, à “la vie” nous dirait notre ami Jean. Oui, bien sûr, mais ces affects, cette vie, peut-on réellement dire, nous nous le sommes demandé la dernière fois, que pour le sujet ils puissent se dérouler en-dehors de tout discours, de tout énoncé, en-dehors même du langage ?
Et puis, pour aller encore un peu plus loin, le je peut-il exister sans le nous ? Je veux dire par là : ce nous, dont j’ai supposé qu’il était toujours plus qu’une simple addition de plusieurs “je”, ce nous a-t-il quelque chose à voir avec le langage, et avec l’intertextualité dont se tisse le sujet, le je ? Rapide détour par la psychanalyse, ou en tout cas au moins par Freud : le “je” chez Freud, Ich, c’est le moi. Mais le moi ça ne suffit pas à faire un je, ou en tout cas un je comme sujet. Freud y adosse, le noue avec, le ça et le surmoi. Le ça, Es, c’est, grossièrement, cette vie incontrôlée, du côté de la pulsion et de l’instinct, ce qui déborde et ne se soumet pas, ou en tout cas pas si facilement que ça, à l’ordre social et à sa Loi. Le surmoi, Über-Ich, c’est cette histoire du sujet que nous avons déjà évoquée, son inscription dans le socio-culturel, la norme collective, les interdits, bref le respect de l’ordre, en tant qu’intériorisés.
Alors, on en revient toujours à la même question qui hante notre contemporanéité occidentale, mais je le rappelle, Occident ça désigne non pas seulement une aire géographique ou culturelle, Occident ça désigne ici un régime économique, social, politique et culturel qui, depuis un peu plus de cinq siècles, a répandu sa sphère d’influence et de domination sur à peu près toute la planète, notre contemporanéité occidentale c’est donc tout aussi bien ce régime social, cette forme du lien social, qui tend à être massivement dominant, soit par adhésion complète, soit par lente transformation, des sujets, des “je”. Ce qui hante cette contemporanéité, c’est la possibilité d’un nous qui ne soit rien de plus qu’une interaction entre des je. Le contemporain occidental c’est une vaste entreprise d’abolition du nous, des différentes formes d’expression du nous. Ou plus exactement de toutes les formes historiques de nous : ce que ceux qui sont le plus à la pointe de cette contemporanéité occidentale dénoncent comme communautarisme ou comme entre-soi, c’est-à-dire les mêmes qui s’efforcent de recréer de nouvelles solidarités, de nouveaux nous, mais en général des nous d’entreprise. C’est le rêve de notre contemporanéité, que les seules formes de nous qui s’y forment soient des nous d’entreprise ou des nous de consommation. C’est aussi pour ça qu’un nous toujours fragile, et très rarement évident, est, je crois, à cultiver : le nous de l’amitié.