“Mais celui qui s’est ouvert un jour à la joie authentique et désintéressée a définitivement gagné l’éternité, car il est désormais uni avec son Moi qui ne connaît pas la mort, qui lui offre la joie sans fin” (Gustav Meyrink, La Nuit de Walpurgis, 1917, passage signalé par Jean Clergue)
Un instant d’éternité. Nous soupçonnons dès l’énonciation de cet oxymore qu’il peut être étendu bien au-delà de la problématique que nous avons abordée au cours des deux précédentes séances.
Mais est-ce seulement un oxymore ? Est-ce réellement un oxymore ? Une obscure clarté, ce serait un oxymore. La légèreté du plomb, aussi, peut-être. Enfin. Quand un oxymore est-il un oxymore ? Un oxymore, c’est le rapprochement de deux termes dont il est généralement avéré qu’ils s’opposent pour faire émerger de ce rapprochement une nouvelle réalité.
Que la joie soit un instant d’éternité, mais pas seulement la joie, je vais y revenir, nous plonge en effet dans une nouvelle réalité. Et ici, instant et éternité, point du temps et durée sans fin, se rejoignent plutôt qu’ils ne s’opposent. Les opposés apparents sont réconciliés. Ce n’est pas une nouvelle réalité qui se manifeste, mais le réel de l’être qui se dévoile.
Avouez qu’il avait commencé à nous manquer ce satané réel de l’être. On avait presque fini par l’oublier.
Et le revoilà, par cet instant d’éternité.
Est-ce à dire que l’être serait éternel, que le temps serait sans début ni fin ?
La joie nous fait-elle sentir, toucher, presque, à quelque chose de cette éternité de l’être ?
Comme tout ce qui s’étire indéfiniment, ce qui est bien le cas de l’éternité, tend vers la platitude, et que la platitude est la représentation du calme, la joie qui comme instant touche à l’infini de l’éternité pourrait avoir pour nom sérénité.
“Éprouver la joie” rimerait alors avec “être serein”.
Et si vous vous souvenez bien, nous hésitions encore la dernière fois que nous nous sommes réunis, entre une joie exaltée, pleine d’agitation, ou une joie qui toucherait presque à une forme d’équanimité.
Si nous admettons que la joie est un instant d’éternité, il nous faut alors admettre que la joie est sérénité et non exaltation.
Le passage de Meyrink quque nous a communiqué Jean, il est important maintenant de le relire de plus près, et tout d’abord en allemand, langue dans laquelle il a été écrit :
Doch in wen einmal die ursachlose Freude eingezogen ist, der hat hinfort das ewige Leben, denn er ist vereint mit dem ‘Ich’, das den Tod nicht kennt – der ist immerdar Freude (…)
Ce passage, en réalité, ne se traduit pas du tout tel qu’il nous a été proposé dans l’édition Garnier-Flammarion.
En effet, il se traduit plutôt de la manière suivante, plus littéralement :
“Mais celui en qui est entrée la joie sans cause a désormais la vie éternelle, car il est uni au ‘moi’ qui ne connaît pas la mort – il est joie pour toujours (…)”
Celui en qui la joie s’est installée, in wen eingezogen, en qui elle est descendue, elle est entrée, s’est introduite
une joie sans cause, ursach lose
a la vie éternelle, ewige Leben
Il est joie pour toujours, der ist immerdar Freude
Nous remarquons plusieurs différences, qui sont loin d’être anecdotiques.
La joie dont il est ici question entre dans le sujet, il n’est pas dit que celui-ci soit ou non ouvert à sa réception. Et ça, ça m’a fait penser, à ce que nous évoquions aussi la semaine dernière. Je rapprocherai volontiers cette question de l’ouverture et de la fermeture d’une autre question, parfois abordée dans les pratiques de méditation, que ce soit le yoga, le qigong, en particulier le zhan zhuang, posture de l’arbre, ou le zazen, pour ne mentionner que les plus courantes, cette question c’est celle de la traversée, que j’évoquais aussi, déjà, la dernière fois. On dit souvent dans ces pratiques qu’il faut apprendre à se laisser traverser par les émotions sans leur opposer de résistance. Ce qui, à mon sens, est au-delà de l’ouverture, est autre chose que l’ouverture. C’est le fameux lâcher prise, c’est l’équanimité, c’est ça le sans désir, c’est ça la joie “pour toujours”, la vie éternelle du “moi” qui ne connaît pas la mort.
Discussion
Là encore, nos échanges oscillent entre exaltation et calme plénitude. Une confusion semble se maintenir entre la joie émotion et la joie métaphysique. Du côté de l’émotion il y a, bien sûr, ce qui nous meut, un vitalisme qui nous amène à nous interroger sur la nature du temps qui passe, s’écoule.
La musique, à ce titre, une certaine musique, Beethoven et Schnittke sont évoqués, exalte par une surrection certaine, le calme y amenant l’éclat manifeste d’une joie soudaine et enjouée.
En contrepoint, je suggère l’écoute de Giacinto Scelsi, dont le travail est principalement connu pour la composition de musiques autour d’une seule hauteur de son, modifiée par des oscillations microtonales, des allusions harmoniques et des changements de timbre et de dynamique. Son œuvre paradigmatique est Quattro pezzi su una nota sola (« Quatre pièces sur une seule note », 1959).
Dans la béatitude, il semble que soit en œuvre une susception de la joie, dont est alors imprégné tout l’être du sujet pour une durée indéterminée.
Le 1er juin, une des dernières séances du cycle en cours (pénultième ? antépénultième ?) portera sur “Âme, souffle, corps”.