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Les questions qui sont abordées par Bernard Bourgeois dans ce court recueil de textes me semblent toujours plus ou moins tourner autour du même centre : la définition que l’on peut donner, à laquelle on adhérera ou non, du capitalisme. C’est, bien que Bourgeois puise dans de nombreux exemples tirés de l’histoire, la dimension historique de ce dernier qui me semble être mise à l’écart, la dynamique historique étant systématiquement rapportée à celle du déploiement de plus en plus abouti de la liberté, comme liberté trouvant en elle-même ses propres fondements. Bourgeois le sait bien, et c’est probablement ce qui l’a toujours poussé à se présenter comme, je le cite, un “hégélien de droite”. Et nous le savons bien, le clivage droite/gauche, dans la politique française à tout le moins, mais à vrai dire en d’autres pays aussi, sous la gouverne d’autres formes d’Etats, se trace souvent d’une sorte d’opposition, caricaturale, qui verrait s’affronter les tenants de “la liberté à tout prix” et les tenants de “l’égalité à tout prix”, d’où les hurlements d’un côté comme de l’autre contre ceux qui voudraient “tuer la liberté” ou ceux qui voudraient “tuer l’égalité”, ou à tout le moins en rendre annexe, voire impossible, la réalisation réciproque. J’ai rapidement évoqué en quoi le communisme utopique, utopique non pas comme irréalisable mais plutôt comme non réalisé, rompait avec cette opposition, en préférant établir un rapport dialectique entre liberté et égalité, plutôt qu’une confrontation. Quant à la question de la fraternité, nous avons vu qu’elle était systématiquement mise de côté, si tant est que sous l’impératif de la devise révolutionnaire française, la formule ou la devise que cette Révolution nous a transmise, il faille aussi introduire ce troisième terme à côté des deux autres.

Ainsi, à la lecture du texte de Bernard Bourgeois sur la mondialisation, une remarque m’est tout de suite venue à l’esprit. Bernard Bourgeois partage, ou en tout cas semble partager, le point de vue le plus généralement répandu quant à la mondialisation, depuis qu’on en parle sous ce terme. Or c’est un terme, mondialisation, qui depuis le début de son emploi actuel me semble louche. Comment se fait-il, en effet, que sous le terme de mondialisation semble se répandre l’économie de type capitaliste ? En réalité, nous le savons bien, cette économie est devenue mondiale au tournant des 19e et 20e siècles, que ce soit sous l’aspect de la colonisation, l’impérialisme dont parlait déjà Lénine en 1916, mais tout aussi bien au niveau du capital financier, auquel Rudolf Hilferding, ministre des finances de la République de Weimar en 1923, avait consacré un ouvrage entier, volumineux, dès 1910. Il semble bien que la mondialisation était déjà installée avant la deuxième guerre mondiale.

Ce phénomène n’a depuis lors fait que se renforcer mais ne peut pour autant être considéré comme nouveau. Si l’on veut voir dans cette mondialisation un problème qu’il faudrait résoudre alors, nous sommes bien obligés d’aborder la question du déploiement géographique de l’économie capitaliste, à partir des grandes étapes qu’elle a eu à franchir depuis ses origines. Comme vous le savez probablement, les historiens ne sont pas tous en accord sur ce point. Il y a grosso modo deux grandes manières d’aborder le problème.

La première manière consiste à penser l’économie capitaliste sur la seule et unique base de l’échange marchand. Suivant cette approche, le capitalisme serait la forme d’économie humaine la plus naturelle. On va alors chercher jusque dans les prémices du troc le germe, naturel, donc, du capitalisme.

La deuxième approche, qui se veut en soi plus historienne, considère que ce n’est pas l’échange marchand qui soit la seule condition, nécessaire et suffisante, pour qu’émerge le capitalisme. Ce qu’il faut, c’est que la force de travail elle-même soit considérée comme une marchandise échangeable. Les deux conditions nécessaires à ce que la force de travail devienne une marchandise sont les suivantes : il faut tout d’abord que des producteurs se trouvent dépourvus de toute propriété des moyens de production, n’ayant plus alors comme seule solution que de vendre leur force de travail contre une rémunération, un salaire. Il faut aussi que toute une classe de la société possède ces moyens de production, sans avoir à les mettre en œuvre par sa propre force de travail. Les moyens de production seront alors mis en œuvre par ceux qui ne possèdent que leur force de travail, qui seront rémunérés et qui deviendront les salariés des possesseurs des moyens de production.

C’est ainsi qu’apparaissent petit à petit, à partir des grands chantiers des cathédrales et ensuite avec la Renaissance et les révolutions industrielles qui s’en suivront, les deux grandes classes archétypales de tout un pan de l’analyse économique, économie classique et économie marxiste, économie politique et critique de l’économie politique, la bourgeoisie et le prolétariat.

C’est de là que s’opère la bascule entre une économie de rente foncière et une économie de servage vers l’accumulation du capital. Ce que l’on appelle le capital est en effet ce qui s’accumule à travers la production de plus-value. Je vous le rappelle, la plus-value c’est cette part de la force de travail qui a été dépensée pour produire une marchandise et qui n’a pas été reversée sous la forme du salaire. Le salaire correspond non pas à la valeur de la marchandise produite mais à la valeur de la force de travail qui l’a produite. Et c’est cet écart entre la valeur de la force de travail et la valeur de la marchandise produite qui devient la plus-value, cette valeur en plus, qui, quand elle s’accumule, devient capital.

Pendant toute la première période, qui dure plusieurs siècles, celle qualifiée d’accumulation primitive, l’économie capitaliste ne domine l’ensemble de l’économie que de manière formelle. Les anciens modes de production, les anciennes formes d’organisation de la production et de l’économie, propriété foncière et servage, sont petit à petit soumis, à l’échelle de la planète, à la production capitaliste. 

Lors d’une deuxième étape, qui vraisemblablement ne commence qu’au cours du 19e siècle, le capitalisme s’est répandu sur l’ensemble de la planète, et partout c’est l’organisation capitaliste de la production, de l’économie, qui s’est imposée. Les anciennes formes de production ont soit disparu soit restent présentes à l’état résiduel.

Cette deuxième grande étape, c’est celle dans laquelle nous vivons, période de domination réelle du capital sur l’ensemble de l’économie, à l’échelle planétaire. Ce qui s’est géographiquement déployé avant, c’est le capitalisme du 15e-16e au 19e siècle, c’est la période donc de domination formelle. Maintenant que le capitalisme est intégralement déployé à l’échelle mondiale, et ce depuis environ 100 à 150 ans, le capital ne se déploie plus géographiquement : il y a bel et bien un monde capitaliste, mais qui recouvre désormais l’ensemble du globe. Il n’y a pas, il n’y a plus, de mondialisation.

La domination réelle du capital implique d’autres processus que celui de la mondialisation et c’est à la compréhension de ces autres processus qu’il faut s’attacher pour pouvoir comprendre les problèmes à résoudre d’un monde contemporain dans lequel le capitalisme est mondialisé depuis plus d’un siècle, et dans lequel les stratégies capitalistiques, si elles continuent d’évoluer et de créer des dépendances apparemment accentuées entre les pays, sont tout autres que coloniales ou mondialisatrices. Je le redis : la “mondialisation” est une affaire du passé. Alors, de quoi est-il question ?