Par une lecture un peu serrée de la lettre encyclique Fides et ratio, nous avons eu la rare opportunité de rappeler que la raison, pour la foi, doit toujours se soumettre à l’impératif de suivre le chemin de la foi. C’est le seul exercice de la raison qui soit acceptable mais, comme la foi est ici le guide, la raison a malgré tout tout loisir de s’exercer dans tous les domaines. Pas trop loin, cependant. Car la foi, comme accès à la Révélation, c’est-à-dire à des bouts de la Vérité absolue qui seule réside en Dieu, la foi est un point d’arrêt de la raison. C’est ce qui est bon pour les croyants, c’est ce qui ne l’est pas pour les athées. Le savoir que la raison peut acquérir dans le cadre de la foi est un savoir borné. Le savoir que la raison peut acquérir hors de ce cadre repousse sans cesse ses propres bornes. La foi y verra une folle vanité et avertira contre le risque de se perdre dans le vertigineux abîme qui s’ouvre alors sous nos pieds. La raison (athée) y saluera au contraire le fondement de sa liberté.
Dans le judaïsme, la foi est émouna, c’est-à-dire confiance et fidélité. Ici, l’acte rationnel consiste à prendre connaissance de la présence de Dieu en toute chose, la raison vient soutenir la foi, dont la confiance se réfère à la connaissance pratique, empirique, de l’action de Dieu. Et c’est justement par l’exercice de la raison, qui est sekel, intelligence, raison, sagesse, que la foi se renforce. C’est tout le discours de Maïmonide, savant juif du XIIe siècle, pour qui l’interprétation des écritures est centrale à la pratique de la foi. Grâce à la raison nous pouvons découvrir le mystère qui a été déposé dans les passages des textes sacrés qui nous semblent les plus irrationnels. Les passages irrationnels sont des métaphores, des symboles, et ne doivent pas être pris littéralement. La pratique de l’intelligence dans la lecture des textes sacrés renforce la foi et nous conduit vers la Vérité absolue qui, résidant en Dieu, réside en toute chose.
Il en va de même dans l’islam, puisque le rôle de la raison y est aussi valorisé suivant les mêmes objectifs : toujours s’approcher un peu plus, par l’exercice de la raison guidée par la foi, de la connaissance divine, c’est-à-dire de la connaissance du monde tel qu’il est, tel qu’il a été créé par Dieu.
Les trois monothéismes se sont déployés en Occident, dans un Occident qui comprend une partie de l’Orient, le Proche Orient et le Moyen Orient, puisque c’est bien là qu’ils sont nés. Dans leur valorisation de l’exercice de la raison et en développant l’idée qu’existait une Vérité absolue rationnellement accessible, ils ont en réalité préparé le terrain du rationalisme athée tel que nous le connaissons et tel qu’il exprime son efficacité dans le règne contemporain de la techno-science. Hegel ne s’y est pas trompé, et si ses divagations de jeunesse peuvent parfois nous sembler très éloignées de ce que nous pensons être la réalité des textes qu’il interprète, la dialectique qu’il élabore illustre à la perfection le passage d’une pensée monothéiste qui procède par paliers dans son cheminement vers l’athéisme : c’est pourquoi Hegel voit dans le judaïsme, premier moment monothéiste, le moment de la séparation de l’homme d’avec Dieu, c’est très exactement le moment où, cessant d’être un idolâtre, l’homme se convainc de l’existence d’une Vérité absolue, en un premier temps conçue comme séparée et inaccessible. Nous pourrions peut-être tenter l’hypothèse suivante : à savoir que c’est cette inaccessibilité première de la vérité absolue qui incite le judaïsme à développer l’exercice de la raison dans la lecture des textes sacrés. Si Hegel voit dans le christianisme le successeur du judaïsme qui tente la réconciliation entre Dieu et les hommes c’est qu’il y perçoit un second mouvement de l’esprit qui, après avoir reconnu l’existence de la Vérité absolue, accède à son inaccessibilité en partageant l’Amour de Dieu, qui n’est plus seulement l’amour porté vers Dieu, porté à Dieu, mais tout aussi bien l’Amour dans lequel Dieu baigne l’ensemble de sa création. Nous savons cependant que ce mouvement ne s’arrête pas là. Nous sommes passés de l’homme ignorant l’existence de la Vérité absolue à l’homme qui reconnaît cette existence en Dieu, c’est le moment du judaïsme, puis de l’homme pour qui la Vérité absolue est séparée de lui en résidant dans la transcendance divine à l’homme réconcilié avec la vérité absolue résidant en Dieu et donc en toute chose, c’est le moment du christianisme. Il y a un troisième moment, qui est le propre de la dialectique : affirmation de la transcendance, négation de la transcendance, négation de la négation, par le retournement de la foi en raison et, finalement, la fin de la foi. C’est ce mouvement que Hegel résume dans ses écrits de jeunesse : judaïsme, christianisme, rationalisme athée.
Enfin, Hegel n’est pas encore tout à fait athée, et il faudra les efforts de Feuerbach puis de Marx pour que se déploie réellement un rationalisme athée et matérialiste. Mais c’est une autre histoire.
Ajoutons que la lecture que propose Hegel du judaïsme établit un principe de séparation dont nous avons vu qu’il pouvait paraître tout à fait contestable, et qu’en outre la pratique de la raison y est essentielle, contrairement à ce que suggèrent les écrits de jeunesse du même Hegel.
Pour finir, gardons à l’esprit que nous avons jusqu’ici ignoré deux autres grands ensembles religieux. Le premier est formé par les pensées de l’Extrême Orient, c’est-à-dire de l’Orient réel, celui qui est de l’autre côté du monde par rapport à l’Occident, ou plus exactement de l’autre côté du continent eurasiatique. La pensée qui se développe dans les zones culturelles dominées par l’Inde et la Chine ne pense pas la foi et la raison suivant les mêmes termes que les monothéismes, et la raison y correspond bien souvent à l’expérience pratique de ce que révèle la foi. La vérité n’y est pas pensée comme un transcendant absolu mais plutôt comme une forme de connaissance pragmatique. C’est peut-être ce qui donne son caractère plus profondément subjectif à la pensée orientale. Le second ensemble regroupe des pensées très diverses, qui se déployaient autrefois dans les continents américain, africain et pacifique, mais aussi dans l’ancienne eurasie. Des formes de pensées dans lesquelles il n’est pas tant question de foi et de raison que d’une croyance nourrie d’imaginaire. De nos jours, on retrouve étonnamment des traces de ces pensées dans le singulier syncrétisme japonais entre le shintoïsme, tout imprégné de dieux, de démons et d’esprits, et le bouddhisme qui lui vient de la Chine et de l’Inde. Et on le retrouve aussi, je crois, dans le curieux bricolage qui s’épanouit depuis les débuts du New Age, dans les années 60, et qui voit fleurir aujourd’hui encore, peut-être même plus que jamais, des élucubrateurs, des prophètes et des gourous, dont la rhétorique est dépourvue de la moindre once de rationalité et cherche à capturer dans son filet imaginaire ceux qui, dans un monde déserté des dieux, n’en peuvent plus, mais…
Nous avons donc, dans notre exploration de l’articulation entre foi et raison, découvert le développement suivant, que je livre à votre réflexion :
- L’animisme (et les polythéismes dans une certaine mesure), où la foi repose sur l’imaginaire et où l’exercice de la raison est purement pratique ;
- Les monothéismes en Occident (Occident étendu au pourtour de la Méditerranée et à la Perse), où la foi guide une raison qui en découvre progressivement la vérité absolue ;
- Les pensées orientales, où la raison découvre la vérité de la foi par son exercice pragmatique ;
- L’athéisme qui découle des monothéismes, qui disqualifie la foi au seul bénéfice du libre exercice de la raison ;
- Un néo-animisme, enfin, qui disqualifie la raison, tant bien spéculative que pratique, au seul bénéfice du libre exercice de l’imaginaire.
On notera enfin que le néo-animisme ici évoqué est tout à fait compatible avec le monde marchand, puisqu’il participe du vaste supermarché des idées tant de fois évoqué ici, un marché dans lequel chacun croit pouvoir prélever des morceaux de ce qui lui semble lui convenir, sans conséquence réelle aucune, croit-il. Ce néo-animisme renforce et flatte le sentiment d’individualité et porte le message qui est au fondement du libéralisme tant bien économique que politique : le mirage de l’individu unique, maître de sa liberté et de ses choix, libre de se choisir son ou ses dieux. Nous sommes là, me semble-t-il, bien loin de la foi et de la raison.