Le sujet, c’est d’abord pour nous le sujet grammatical. Le sujet de l’énoncé. Qu’il soit explicitement présent ou que la forme de l’énoncé élude sa présence, il nous semble qu’un énoncé a toujours un sujet, mais peut-être pas : quel est, par exemple, le sujet d’un énoncé mathématique ? Par ailleurs, ce sujet de l’énoncé n’est pas seul, n’est pas le seul, car il y a toujours derrière lui, il y a toujours derrière tout énoncé, le sujet de l’énonciation, c’est-à-dire le sujet qui proclame ou écrit l’énoncé. Enfin, nous verrons que certains développements contemporains de la techno-science font mine de produire des énoncés sans sujet de l’énonciation. On y reviendra. En tout cas, tant qu’il est là, ce sujet de l’énonciation, celui qui prononce l’énoncé, qui l’inscrit, est toujours un sujet à la première personne. En principe, c’est toujours un “je” ou un “nous”, qui énonce un énoncé. Et ce sujet lui-même se doit de respecter les règles de la grammaire pour former l’énoncé qu’il énonce, sous la réserve qu’il veuille et puisse être compris par ceux à qui s’adresse l’énoncé, y compris lui-même, et même à ceux à qui l’énoncé ne s’adressait pas. On notera ici que les comptables sumériens n’avaient pas prévu s’adresser aux archéologues, et pourtant, entre eux ça cause, quand-même.
Mais encore, ce sujet de l’énonciation n’est pas uniquement le sujet qui performe l’énonciation. En effet, ayant à suivre les règles d’une grammaire, le sujet est aussi sujet du langage en tant qu’il y est assujetti, au langage. Ce passage, ce renversement, qui nous fait basculer du sujet de l’énonciation, considéré comme celui qui énonce un énoncé, au sujet de l’énonciation, en tant que sujet du langage, assujettit, donc, le sujet au langage. D’un sujet qui performe ce qu’il énonce, nous passons à un sujet qui est performé par ce qui l’énonce, et ce qui, qui énonce le sujet, c’est le langage, bien que le langage lui-même ne puisse, bien sûr, être considéré comme sujet, sauf dans le cas de Dieu, peut-être…
Nous venons donc d’énumérer trois sujets possibles qui, quoique différents, sont tous les trois traversés et formés par le langage : le sujet de l’énoncé et le sujet de l’énonciation, lui-même divisé entre le sujet qui agit le langage et celui qui est agit par le langage, ou à tout le moins que le langage agite.
Bien que la question du sujet soit depuis longtemps présente dans la philosophie, a minima en tant que telle à partir de René Descartes, ce sont surtout deux grands moments de l’histoire de la philosophie qui en travaillent le concept : l’idéalisme allemand (Kant, Fichte, Schelling et Hegel), puis ce qui a été considéré comme le moment de sa déconstruction, le “moment français de la philosophie”, le moment post-structuraliste, qui se déploie entre le début des années 60 et la fin des années 70. Et entre le moment de l’idéalisme allemand, donc dans le premier tiers du XIXe siècle, et le moment poststructuraliste, c’est surtout dans les champs disciplinaires des sciences sociales et de l’anthropologie, ainsi que de la linguistique et de la psychanalyse, que la question contemporaine du sujet a réellement pris forme. Je parle bien sûr du sujet en tant que concept de sujet. Je vous renvoie sur ce point précis, et pour de plus amples développements, à la série de conférences que je vais donner sur L’Aigle, à partir du mois de novembre.
Mais attention : le sujet comme sujet du langage, ce n’est ni le sujet social, ou socio-culturel, ni le sujet psychologique, ou le sujet économique. Et si c’est bien un sujet qui a une histoire, ce n’est pourtant ni l’histoire des biographes ni celle des historiens. La sociologie et la psychologie se tirent la bourre depuis fort longtemps, dans toutes les universités, parce que le sujet de l’énonciation cherche toujours à trouver dans l’un ou l’autre, socius ou psyché, son fondement. Il importe peu de savoir d’où vient le langage, ou de savoir comment le social s’intériorise en se psychologisant, ou comment le psychologique se déploie en se socialisant, l’inter-subjectivité, parce que le sujet qui nous importe c’est bien le sujet de la conscience, le sujet se sachant être lui-même dans son auto réflexion. Pour autant, ce sujet se sachant lui-même ne saurait être dit libre, c’est-à-dire sujet auto-fondant les décisions qui jouent son propre devenir. Le simple champ de la conscience nous apparaît d’emblée, sauf montagne de vanité, comme beaucoup trop réduit et restreint, pour cerner même la simple expression phénoménale de ce qui nous indique l’existence d’un sujet : un discours, toujours.
Un aperçu des questions que je vous propose d’aborder pour ce dernier trimestre de l’année :
- Peut-il y avoir un sujet qui ne dise rien, qui ne nous dise rien, qui ne se dise rien ?
- Quelle est la nature de ce dit du sujet ?
- Peut-il y avoir un énoncé sans sujet de l’énonciation ?
- Et ainsi de suite…
Quel est le sujet ?