Dans ce deuxième et court chapitre de son Traité de savoir-vivre, Raoul Vaneigem esquisse un portrait crucial de la configuration psychique, de l’état d’esprit, si j’ose dire, des sujets de la modernité tardive, dominés par des injonctions à la conformité et à l’inauthenticité, où la vie quotidienne continue de se soumettre aux injonctions de la famille, du mariage et du travail. Il y a là, indiscutablement un effort de penser ce que d’autres ont pu appeler « le malaise contemporain », effort qui éclaire le vaste champ des troubles psychiques et sociaux, depuis les effets du stress, les maltraitances et la violence quotidienne, comme les éclats de destruction dont sont si souvent à l’origine les enfants des classes populaires : classes laborieuses, classes dangereuses, comme le rappelait Louis Chevalier en 1958. C’est la ritualisation contrainte de la vie quotidienne qui est ici visée : partout, l’individu est sommé de s’incliner, de rendre hommage à ce qui le précède et le dépasse, de participer à des impératifs qui lui échappent. La famille, loin d’être un espace d’émancipation ou de tendresse, est perçue comme un des piliers de la discipline sociale ; le mariage, une contractualisation de l’amour ; et le travail, la mesure ultime de toute valeur humaine, même et y compris, surtout, principalement, en portant des tâches vides de sens, qui pointent insidieusement vers la dépossession du travailleur du produit de son travail.
Vaneigem pointe la simplification croissante des relations humaines, réduites à des « mécanismes homéostatiques », c’est-à-dire à des dispositifs d’autorégulation, chers à la cybernétique et à la gestion des ressources humaines, à des transactions de « respect » et d’« humiliation ». Toute profondeur et toute conflictualité véritables ont été évacuées : tout se passe comme si le monde dans lequel nous vivons, pour maintenir son équilibre, distribuait à chacun une quantité réglementée de reconnaissance et de mépris. Ce ne sont pas le don, la grâce ou la révolte qui rythment les rapports entre les êtres, mais un pur calcul, une rationalisation froide et automatisée.
On touche ici à l’un des aspects les plus inquiétants de la « démocratie des cybernéticiens ». Rappelons d’ailleurs que c’est dans les années 50 et 60 que la cybernétique a fait son apparition publique et banalisée, dans les années pendant lesquelles Vaneigem écrivait son texte. Ce que Vaneigem appelle ici une justice distributive, est une forme de justice dans laquelle chaque individu, à qui il est dit être désormais protégé des efforts excessifs de l’ancien travail ouvrier, recevrait désormais une « part d’indignité » qu’il pourrait à loisir redistribuer aux autres, telle une monnaie de singe. L’indignité devient alors une sorte de bien commun, une ressource à administrer avec équité, révélant le triomphe d’un cynisme généralisé dans lequel la capacité de nuire, d’humilier ou d’être humilié, prend la place de la solidarité, de la générosité, ou plus prosaïquement de toute véritable reconnaissance d’autrui. La promesse d’égalité de la démocratie n’aboutit qu’à une répartition universelle du mépris de soi.
Dans cette atmosphère désabusée, le désespoir n’est pas seulement un sentiment individuel, mais ce que Vaneigem appelle une « maladie infantile des révolutionnaires de la vie quotidienne ». Il ne s’agit pas d’un affect passager : c’est un vécu quotidien structurel, organisé dans un « gigantesque racket » : l’ordre social fonctionnerait comme une extorsion systématique, prélevant sans relâche l’énergie, la créativité et le temps des individus au profit d’un capitalisme qui s’auto-entretient. Le terrorisme anarchiste a pu dans le passé percer à jour le mécanisme central de cette reproduction quotidienne du capital à travers les relations humaines : l’État, ou l’institution, se protège de la violence qu’il suscite en la canalisant dans une infinité de « combats douteux », parcellaires et parsemés, diffus, divisant les sentiments d’opposition et neutralisant toute possibilité de révolte authentique.
Il ne s’agirait plus pour qui que ce soit de voir et de regarder en face la réalité aliénée de sa vie quotidienne, car tout l’horizon du visible est envahi par des « choses », des objets, des marchandises, des entités réifiées, du travail mort. L’humiliation est un sentiment qui se développe et se généralise quand chaque sujet s’imprègne du sentiment d’être soi-même un objet : la reconnaissance de sa propre chosification, de sa propre réification, c’est-à-dire de ce qui définit très exactement l’acmé de son aliénation, de sa réduction à une unité interchangeable du système capitaliste marchand.
Le sentiment d’humiliation pousse toute critique du monde tel qu’il est à s’articuler à un projet de vie différent, ici et maintenant, sans attendre la survenue d’un grand soir ou d’une révolution abstraite : c’est la révolution de la vie quotidienne. L’humiliation, en tant que prise de conscience de sa propre objectivation, de sa propre aliénation, peut devenir le point de départ d’une « critique en actes », d’une expérimentation de nouvelles formes d’existence. Ce renversement du négatif, porté par le désespoir et l’humiliation, transformé en énergie créatrice, est au cœur de la critique situationniste, pour qui la dénonciation du spectacle n’a de sens que si elle s’accompagne de tentatives concrètes de sabotage et de détournement.
Quand Vaneigem affirme qu’« il n’y a de construction possible que sur la base du désespoir individuel et sur la base de son dépassement » il veut inciter à dépasser le pessimisme imposé et à refuser les illusions consolatrices, les manipulations affectives et les discours idéologiques qui maquillent le désespoir sous des dehors séduisants. Reconnaître son propre désespoir, et non le dissimuler ou le travestir, ce serait accepter la vérité d’une époque qui a perdu ses repères, et ouvrir la possibilité d’un véritable dépassement. La critique radicale ne consiste pas à entretenir la plainte ou la mélancolie, mais à assumer l’échec pour mieux rebondir, à faire de la lucidité une force, à transformer la négativité en création.
Vaneigem développe une dialectique du désespoir et de la lucidité. Loin de toute résignation, il invite à une prise de conscience active, à une réinvention de la vie quotidienne à partir de l’expérience même de l’aliénation. Il incite à se méfier des simulacres de révolte, des recettes de bonheur prêtes à l’emploi et des « combats douteux », sans renoncer à la possibilité d’une autre vie, fondée sur un effort lucide de dépassement de l’humiliation et du désespoir, sur la mise en œuvre concrète d’un projet de vie qui refuse la réduction des hommes à des choses. Le désespoir et l’humiliation ne doivent pas être une impasse, mais la condition concrète d’une révolution de la vie quotidienne.