Avec ce chapitre sur l’égalité et la liberté, je dois dire que je vais commencer à manifester un certain désaccord avec Bernard Bourgeois. En effet, dès les premières lignes de son texte il me semble que sur le point conceptuel ça ne fonctionne pas, et en particulier ça ne fonctionne pas parce que c’est, tout de même, traversé par pas mal d’idéologie.
Essayons ensemble de déceler les points d’achoppement, multiples.
Nous nous reposerons sur deux citations, extraites de la première page du texte.
“Au sens quantitatif, (le peuple) est l’identité extérieure, la simple somme, des individus réels par eux-mêmes, dans une identité à soi de chacun qui, ne le faisant dépendre que de lui-même, le constitue en un être libre.”
Je crois qu’il y a déjà beaucoup à dire sur cette première citation, qui dégage en quelque sorte tout un pan des sciences humaines et en particulier de la sociologie, et qui renouvelle le terrain fertile sur lequel s’était déjà construite la pensée de l’individualisme radical d’un Max Stirner, que je vous évoquais il y a quelque temps.
Alors, comme je viens de le dire, ça dégage toute une partie de la réflexion sociologique, mais ça met aussi de côté la question de l’aliénation, en particulier dans son analyse marxiste qui, à la suite de Hegel par ailleurs, voit dans le processus de production des objets une première extranéation, “sortie de soi”, de l’objet produit, qui dès lors qu’il est produit, nous échappe, est comme animé d’une vie autonome, et dont, en fin de compte, à tout le moins dans le monde contemporain du capitalisme de marché, nous finissons ironiquement par dépendre alors que nous l’avons produit.
Et puis ça dégage aussi Bernard Bourgeois lui-même. On voit en effet difficilement comment ce raisonnement sur la dimension quantitative du peuple ne pourrait pas nous faire penser au concept de sociétal utilisé par Bourgeois lui-même, pour justement dénoncer la réduction du social aux interactions inter-subjective des individus constitués par eux-mêmes et en eux-mêmes en êtres supposés libres.
Mais ce n’est pas tout.
“Au sens qualitatif, (le peuple) est leur (celle des individus réels) identité intérieure qui fait que chacun d’eux, en ce qu’il a d’essentiel, est identique aux autres à travers la différence extérieure d’avec eux, donc égal à eux.”
Bernard Bourgeois procède ici à une nouvelle confusion entre l’égalité morale et de droit et et l’égalité réelle, c’est-à-dire celle donc Karl Marx donnait une définition pratique : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », définition bien éloignée, vous en conviendrez, de ce qui fut appliqué dans bon nombre d’Etats du “socialisme réel”.
L’égalité (communiste) dont il est ici question, et qui est attaquée par Bernard Bourgeois sur le présupposé de son application historique dans le cadre des régimes du “socialisme réel”, n’est pas un égalitarisme niveleur mais une pratique radicale de l’égalité qui implique bel et bien une répartition collective égale entre ceux et celles “qui peuvent le plus” et ceux et celles “qui peuvent le moins”, sans que les uns ne soient ainsi assujettis aux autres, ni dans un sens (celui, actuel, des démocraties libérales occidentales où celui qui peut le plus a le plus) ni dans l’autre (celui, utopique, de l’égalitarisme niveleur, qui voudrait hypothétiquement que celui qui peut le plus soit assujetti à celui qui peut le moins).
Je vous propose pour aujourd’hui de nous arrêter là et de réfléchir ensemble à ces deux propositions.