Nous avons fait ensemble nos premiers pas dans l’approche hégélienne du monde contemporain proposée par Bernard Bourgeois, en abordant la distinction du social et du sociétal, posés dans la négation l’un de l’autre, en un mouvement qui se veut saisir le tout du social. Car si le sociétal est bien dans le social comme sa négation et son impossibilité, le social les englobe tous les deux, puisque la société de ce “faire société” du sociétal, à savoir le sociétal comme agrégation ni plus ni moins que celle des multiples individus dans leur bavardage intersubjectif, cette société-là, donc, bien qu’impossible, se trouve toujours déjà réalisée dans le social lui-même, par ce qui de la totalité lie inéluctablement les individus entre eux, en-deçà, en réalité, en-deçà de leurs relations intersubjectives : la famille, l’Etat, la Loi et le droit, dont nous avons pu dire qu’étant là avant et après les individus, ils s’imposent à ces derniers comme intériorisés par eux, au moins dans la reconnaissance de leur principe, si ce n’est dans leur lettre, à la lettre.
Nous nous proposons aujourd’hui d’aborder un autre élément de cette équation, le concept de nation. Ce concept est dès le départ traversé par une contradiction : insertion de l’unité nationale dans une identité historique définie contre le rappel de cette histoire comme lieu de toutes les dissensions de la nation. Exaltation nationaliste contre cosmopolitisme pacificateur.
La mondialisation entamerait ici un dépassement idéal de la nation et de son identité, elle serait en quelque sorte la réalisation de l’idéal révolutionnaire de la nation posé en 1789 : nation française singulière, réelle, et nation universelle du genre humain, à tout le moins comme idéal. Certains pourront y voir quelque chose comme une crise nous rappelant à nouveau le thème de la fin de l’histoire, non plus situé alors aux alentours de la Révolution française, mais bien aujourd’hui, une fin qui n’en finit plus de finir ; mais pour l’histoire, quoi de plus normal ?
Pour autant, nous dit Bourgeois, l’affirmation de la réalité nationale et, surtout, la conciliation “d’une identité nationale particularisante et d’un jugement mémoriel impliquant un souci universaliste”, reste parfaitement possible.
Vous voyez que les enjeux sont immenses, peut-être même encore plus aujourd’hui qu’au moment de la parution de ce texte il y a sept ans. Il est en effet crucial de s’interroger sur cette unité nationale au moment où l’affrontement entre les courants déconstructeurs, post-coloniaux, internationalistes, et la vieille et la jeune gardes nationales, s’est tout récemment matérialisé dans des résultats électoraux dont on peut dire a minima, qu’ils manifestent presque à la perfection l’opposition soulignée par Bourgeois : internationalisme vs. nationalisme, affrontement “tempéré” par un centrisme qui se veut lui aussi radical, défendant une identité et une souveraineté française dans le concert reconnu et accepté des nations européennes.
“L’unité nationale est une identité nationale”, nous dit Bourgeois. Mais attention au terme d’identité : par identité, Bourgeois entend, et il le dit : une unité qui dure “en sa longue histoire” en demeurant “identique à elle-même”. Il se réfère, pour asseoir son propos, à Ernest Renan et à Fernand Braudel.
Renan, dans son célèbre discours de 1882 à la Sorbonne, “Qu’est-ce qu’une nation ?”, pose que les nations européennes issues de la fin de l’Empire carolingien, sont là pour durer : ce sont “des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.” Cette forme historique de la nation est nouvelle et ne peut se confondre avec les républiques, royaumes, confédérations ou empires du passé. Nous serions dans l’héritage du traité de Verdun, qui proposa en quelque sorte en 843 un prédécoupage préfigurant les nations modernes, qui n’arriveront à leur pleine forme et pleine identité que bien des siècles plus tard.
Ces nations, nous dit Renan, “C’est la fusion des populations qui les composent”, et il ajoute quelques lignes plus loin : “L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours (VIe siècle), ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet (Xe siècle)”, vous me permettrez d’ajouter : jusqu’à la Révolution française, puisque à partir de là vont tout de même fleurir pas mal de textes assimilant race et nation, en particulier à travers le nationalisme romantique, et pas seulement allemand, et nombre d’auteurs des anti-Lumières et de la Contre-Révolution. Ce qui, par ailleurs, n’interdit nullement la stabilité de l’identité nationale en tant que telle, dont l’inscription dans la durée survit aux tentatives d’effacement ou d’appropriation.
Toujours Renan, sur la question de l’oubli : les peuples germaniques qui se sont installés en Europe ont adopté la religion, le christianisme, et la langue, le latin, des peuples conquis, et se sont fondus en eux par les mélanges ethniques, faisant de l’oubli “un facteur essentiel de la création” de la nation. L’histoire n’étant pas un long fleuve tranquille, l’oubli oblitère selon Renan les violences de l’histoire, dont le rappel par les sciences historiques est bien souvent à l’origine de multiples mais salvatrices dissensions au sein de l’unité nationale. Dans une perspective déjà radicalement anti-communautariste, Renan affirme que “l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses.”
“Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale”, par une dynastie, sans que ce soit un principe absolu et sans que les nations ainsi fondées ne puissent perdurer après la fin des dynasties.
Alors, sur quoi se fonde, d’après Renan, une nation ?
Renan commence par écarter la race : l’alliance de l’Empire romain et de l’universalisme chrétien écarte “la raison ethnographique”, le traité de Verdun n’a cure des composantes ethniques quand il découpe l’Europe du nord au sud : “les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.”
Il écarte ensuite de la même manière la langue : “L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux.” Il affirme d’ailleurs plus loin que les divisions ethnologiques ne correspondent pas aux divisions linguistiques et réciproquement.
Il écarte enfin la religion. Renan nous rappelle le fort lien entre la religion de l’Antiquité et la cité : la cité est alors surtout un regroupement de familles et les liens du sang, pour le coup, y sont forts, la langue est la même et la religion y est le plus souvent une prolongation du culte familial, étendu à l’ensemble de la cité. “Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’Etat. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifié.” Ce passage, si vous me le permettez, rappelle Hegel par bien des aspects. Aujourd’hui, par contre, “Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut.”
Sont ensuite écartés la communauté d’intérêts et la géographie.
La nation est donc un principe spirituel, qui se fonde sur un passé et un présent : “des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent”, “dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser”, “le désir clairement exprimé de continuer la vie commune”.
L’existence des nations “est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître”.
“L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves (…). Une grande agrégation d’hommes (…) crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister.”
Où l’on retrouve ce que nous évoquions concernant la sociétalisation, c’est-à-dire l’éclatement, la désagrégation du social par sa réduction, impossible donc, aux relations intersubjectives disséminées, et ce qui, comme son négatif, fonde bel et bien le social en tant que tel. Je vous rappelle la définition que nous donnions du contrat social rousseauiste il y a quinze jours : “une auto-négation des contractants dans le pacte libérant la volonté générale.”
Mes questions aujourd’hui seront donc : la nation porte-t-elle ou est-elle portée par la volonté générale ? et : qui compose la nation ?