Dans l'attente de votre visite à la librairie ... ou sur la Boutique en ligne.

Ces derniers jours je me suis demandé à de multiples reprises comment faire entendre ce qu’écrit Raoul Vaneigem. Car il y a bien là, dans ce qu’il écrit, quelque chose comme un scandale, et un tel scandale que, toujours, si plusieurs d’entre-vous s’offusquent de ce qu’il écrit, un de vous est même allé jusqu’à dire que c’était « dégueulasse », mais aucun de ceux qui s’offusquent n’est, ne me semble être, à même de formuler une critique rationnelle, c’est-à-dire, pardonnez-moi de cette évidence, une critique à proprement parler philosophique de ce qu’élabore Vaneigem. Il y a dans ce qu’il écrit, quelque chose de douloureux à entendre, qui vient assez directement brouiller l’entendement de certains lecteurs, les propulsant dans une critique plus affective que conceptuelle. Notez que nous avions déjà eu ce type de réactions avec le livre de Dell’Umbria, mais là ça restait plus ou moins argumenté et, donc, ça permettait d’ouvrir un débat, une discussion, un échange.

Il semblerait ici, par contre, que la violence du propos, de l’analyse que Vaneigem effectue du monde contemporain, déclenche une critique acerbe, jamais construite, jamais argumentée, plus simplement viscérale.

Mais n’est-ce pas de ça dont, justement, nous parle Vaneigem : le désir et la vie, la poésie comme insurrection contre le morne et délétère quotidien qui est le lot de tous les aliénés de la société de consommation marchande, financière, capitaliste ? Ou alors il se trompe, il n’y a pas d’aliénation, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous pourrions entendre cette position, celle de l’éden marchand et capitaliste, si tant est que quelqu’un parmi vous nous en proposait une version rationnelle et argumentée. Que tout aille bien peut être difficile à entendre, mais ce serait au moins audible si ce n’était formulé sous l’aspect d’un discours enflammé vitupérant toute critique.

Dans les sociétés industrielles contemporaines, nous sommes confrontés à une confusion essentielle : celle qui assimile le travail à la productivité, comme si l’acte de produire suffisait à définir ce qu’est une existence digne d’être vécue. Cette confusion ne relève pas du hasard ; elle traduit une mutation profonde de notre rapport au monde, aux autres, et à nous-mêmes.

Penser le monde dans lequel nous vivons, c’est avant tout reconnaître que la nécessité de produire – c’est-à-dire de répondre aux impératifs économiques, d’assurer la reproduction matérielle de l’espèce – s’est imposée comme indiscutable principe directeur. L’histoire semble n’avoir retenu qu’un seul commandement : « Travaille et produit, car ta survie en dépend. » Le désir de créer se trouve quant à lui relégué à la marge. Or, créer, c’est engager son être tout entier dans l’acte du faire, dans la poésie, c’est risquer quelque chose de soi dans le monde, réinventer le quotidien. La productivité, tout au contraire, requiert la répétition du même geste, la conformité à la norme, l’optimisation sans fin d’un processus qui échappe à la subjectivité de chacun.

La séparation entre production et création n’est pas sans conséquences. Elle conditionne le monde dans lequel nous vivons, un monde capitaliste marchand : jamais la vie n’aurait été à ce point méprisée dans ce qu’elle a de singulier, d’irremplaçable, de sensible et de poétique. Les sociétés antérieures connaissaient la misère, la douleur, la violence ; mais peut-être que les individus n’ont jamais éprouvé à un tel degré le dégoût d’eux-mêmes, ni ce sentiment paradoxal : le désir, pourtant, d’exister de toutes ses forces, de goûter à la vie, d’en ressentir la rage, voire la jubilation. Nous serions, collectivement, emmurés dans une immense contradiction : jamais l’aspiration à vivre pleinement n’a été si ardente, jamais la vie réelle n’a paru si vide, si indigne, ce qui fait le terreau de toutes les insurrections, tant bien individuelles que collectives.

Les impératifs de productivité sont en effet, fondamentalement, des impératifs liés au déploiement du capitalisme industriel. Ils ne visent pas tant à satisfaire des besoins élémentaires, qu’à intensifier la production de valeur. Mais les individus, aujourd’hui, ne veulent plus simplement survivre : ils veulent exister, sentir et créer. Le travail, réduit à sa fonction productive, ne peut pas, ne peut plus, satisfaire les besoins les plus fondamentaux. L’idéologie promettait, hier encore, et promet toujours aujourd’hui, « travailler plus pour gagner plus », mais gagner quoi ?, que l’accumulation du travail, la soumission à ses lois, seraient la condition d’un « lendemain meilleur ». Cette promesse se substitue à l’ancienne promesse religieuse, sécularisation de la promesse édénique dans les vitrines et la publicité. Mais cette promesse n’opère plus, ou très mal, quoi que certains s’y rattachent constamment : en réalité, d’après Vaneigem, chacun devine que ni le salut, ni le bonheur, ne naîtront de la seule obéissance à la productivité.

Il serait donc illusoire d’espérer qu’un travail aliénant, répétitif, puisse offrir ne serait-ce qu’une parodie de créativité. La chaîne de production ne génère pas de joie ; elle ne produit que des objets marchands, et des sujets fatigués, lassés, privés d’élan. Ce n’est pas de la productivité que naît une vie riche, pleine, animée d’un enthousiasme collectif. Bien au contraire : la productivité, comme impératif social, assèche le désir, éteint la flamme créatrice, affaiblit le tissu même du monde.

Non seulement le monde de la productivité s’organise à travers la division du travail, par l’assignation à des tâches parcellaires, il s’organise aussi par l’organisation minutieuse du temps libre : les loisirs, eux-mêmes planifiés, consommés comme des produits, deviennent l’autre face du travail, non pas sa face négative mais sa face complémentaire. On nous apprend à nous détendre comme on nous apprend à travailler, selon les règles d’une économie générale de la soumission. Ainsi se referment ce que Vaneigem appelle les « ciseaux castrateurs » – travail et loisir sont les deux lames qui coupent, limitent, normalisent les aspirations individuelles, au nom d’une docilité collective, d’une acceptation sourde du monde tel qu’il est.

Ce dispositif ne peut viser à l’émancipation, mais à la gestion : il façonne des êtres soumis, interchangeables, qui intègrent la discipline du travail comme une seconde nature, et qui attendent de leurs loisirs la compensation d’une frustration fondamentale. La bourgeoisie, en tant que classe, ne domine pas ; elle exploite. Elle extrait la force vive, l’énergie, le temps, pour nourrir une machine qui ne connaît que ses propres lois.

Alors, comment penser un en-dehors, puisque c’est ça qui nous intéresse ? Peut-être faut-il commencer par retrouver une distinction première : travailler n’est pas seulement produire. Travailler, c’est aussi — ou ce devrait être — créer, inventer, se transformer soi-même en transformant le monde. Les individus ne pourraient retrouver sens et élan qu’en redonnant place à la subjectivité, à la liberté, à la possibilité de faire œuvre de soi, dans le travail comme dans la vie.

Refuser la confusion du travail et de la productivité, ce serait ouvrir un espace pour une vie qui ne se contenterait pas de survivre, mais qui oserait la création, la joie, la rencontre, la poésie.