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2026. Le temps

30 mai 2026. Le temps (Klein #15)

par | Juin 1, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

La séance du café philo du 30 mai 2026 s’est ouverte sur la lecture d’un passage de Chögyam Trungpa, extrait de Shambhala, la voie sacrée du guerrier. Ce texte a servi de point de départ à une réflexion collective sur la perception, les sensations, le rapport au monde et la possibilité d’échapper aux constructions symboliques qui encadrent habituellement notre expérience. Trungpa y affirme que le domaine des perceptions est illimité : sons, couleurs, formes, goûts, sensations excèdent toujours ce que nous connaissons déjà. La perception n’est pas seulement réception d’objets sensibles, mais interaction entre la conscience, les organes des sens et le champ sensoriel. Contrairement à certaines traditions religieuses qui voient dans les sens une source de désir et d’attachement, la tradition Shambhala les considère comme sacrés, foncièrement bons, porteurs de sagesse.

La discussion a d’abord porté sur cette idée d’une perception ouverte à « l’immensité ». Il a été remarqué que, dans la vie ordinaire, nous réduisons souvent nos perceptions à leur usage pratique ou à leur signification familière : la nourriture renvoie au fait de manger, la poussière au ménage, un visage à une histoire affective. Nous enfermons ainsi le monde dans des interprétations déjà connues. La méditation, selon Trungpa, permettrait au contraire de dissiper la confusion perceptive, d’aiguiser la présence au monde et de retrouver une perception plus immédiate, plus vaste, moins filtrée par les catégories habituelles.

Cette idée a suscité une interrogation sur la distinction entre perception extérieure et perception intérieure. Un participant a proposé que l’on puisse distinguer une perception sensorielle courante, presque réflexe, et une perception plus approfondie, où l’on cherche à comprendre ce que l’on sent. L’exemple du tableau a été évoqué : on peut simplement voir des couleurs, ou bien s’asseoir devant l’œuvre et laisser monter des impressions, des associations, une profondeur. Mais cette distinction a été discutée, car le texte de Trungpa semble justement refuser la séparation entre intérieur et extérieur. Dans sa perspective non dualiste, il ne s’agit pas de passer d’un monde extérieur à une intériorité interprétative, mais de dissoudre la distance entre soi et le monde.

La notion tibétaine de Drala a alors été introduite. Trungpa la définit comme une sagesse naturelle, au-delà de l’ennemi, au-delà du conflit et de la dualité. Elle désigne la puissance du monde tel qu’il est, une qualité magique de l’existence qui ne relève pas d’un pouvoir surnaturel, mais de la découverte d’une sagesse immanente. Le monde n’est plus séparé du sujet qui le perçoit : il se manifeste directement, dans une odeur, un son, une couleur, une feuille balayée par le vent ou un rocher mouillé par la neige. Cette approche valorise une perception globale, immédiate, où harmonie et chaos sont également accueillis.

La discussion a ensuite confronté cette voie bouddhique à celle de Pierre Michel Klein, dont le groupe poursuit la lecture. Plusieurs participants ont souligné le contraste entre les deux textes. Chez Trungpa, le propos paraît simple, sensoriel, presque poétique : il invite à se rendre disponible au monde. Chez Klein, au contraire, la démarche semble beaucoup plus conceptuelle, analytique et construite. Il élabore une pensée complexe autour de l’instant, du passé, du futur, de l’événement, du lieu, du point, de l’être et du néant. Certains ont exprimé une difficulté devant cet empilement de concepts, perçu parfois comme un « château » fragile, surtout lorsqu’il s’appuie sur des références à la physique quantique.

Cette critique a été nuancée. Il a été rappelé que Klein n’utilise pas la physique quantique comme simple fondement scientifique de sa philosophie, mais comme illustration d’une interrogation plus profonde : qu’est-ce qu’un instant ? Comment penser ce qui arrive, alors même que ce qui arrive est toujours déjà passé ? Klein soutient que l’instant n’a pas de présent stable. Il est collision du passé et du futur, passage immédiat de l’un à l’autre. « Être, c’est être passé » : cette formule a été retenue comme centrale. L’événement ne se donne jamais dans un présent saisissable ; il disparaît au moment même où il survient.

À partir de là, la séance a abordé la distinction entre factualité et effectivité. Un passage de Klein a été lu : l’événement physique, repérable, présuppose un événement métaphysique, non repérable. Même une hallucination confuse possède une effectivité claire. Cela a permis de revenir sur la question des chimères : une chose peut ne pas exister réellement au sens commun, tout en ayant une efficacité, une présence, une puissance d’effet. Les lois, les fictions, les constructions symboliques ne sont pas simplement irréelles ; elles s’imposent à nous et structurent notre rapport au monde.

Le groupe a alors comparé la démarche de Klein et celle de Trungpa. D’un côté, la philosophie fabrique des concepts, comme le rappelle Deleuze dans Qu’est-ce que la philosophie ?. Elle construit des outils pour penser l’être, le temps, le réel, l’événement. De l’autre, la voie bouddhique semble proposer une sagesse pratique, une expérience immédiate, un apaisement par l’acceptation du monde tel qu’il est. La question s’est posée : s’agit-il de deux voies vers la même chose ? Ou bien de deux démarches radicalement différentes ? Certains ont estimé que le bouddhisme touche plus directement, car il ne cherche pas à construire un système mais à transformer l’expérience vécue. D’autres ont rappelé que Drala est peut-être lui aussi un concept, même s’il fonctionne autrement qu’un concept philosophique occidental.

La question du néant a ensuite pris une place importante. À force de chercher un fondement, une vérité ou un sens global, l’être humain rencontre peut-être le vide. Cette confrontation peut produire de l’angoisse, de la mélancolie, voire ce que la tradition chrétienne appelait l’acédie : le désespoir de celui qui cherche Dieu et ne rencontre que le rien. Des parallèles ont été faits avec la mystique chrétienne, notamment Maître Eckhart et saint Jean de la Croix, chez qui le néant devient une voie paradoxale d’accès au divin. Mais la voie bouddhique apparaît différente : elle ne cherche pas à combler le néant par Dieu ou par le sens ; elle tend plutôt à l’accepter.

La séance s’est achevée sur une discussion autour du présent, de la mort et de l’existence. Si l’instant est toujours déjà passé, peut-on dire que nous existons dans le présent ? Klein ne nie pas le monde quotidien de l’espace-temps, mais il ajoute une autre dimension : celle d’un monde qui « inexiste », en tant qu’il est toujours déjà passé. Le moment de la mort a été évoqué comme exemple limite : ce moment où l’on est encore vivant et déjà mort, sans être simplement l’un ou l’autre. L’image de l’oiseau disparaissant à l’horizon a été préférée à celle de la porte entrouverte : ce qui compte, c’est le point insaisissable de disparition.

Au final, la séance a mis en tension deux manières d’approcher le réel. La première, méditative et non dualiste, cherche à accueillir le monde dans son immédiateté sensible. La seconde, philosophique et conceptuelle, tente de penser l’insaisissable structure de l’instant, du passé et de l’événement. Entre perception pure, construction symbolique, néant, effectivité et mélancolie, la discussion a montré que la philosophie comme la méditation cherchent peut-être, chacune à leur manière, à approcher ce qui échappe à la saisie ordinaire du monde.

 

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