Cafés Philo

2026. Le temps

6 juin 2026. Le temps (Klein #16)

par | Juin 28, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

Avant d’aborder le dernier chapitre, nous annonçons la suite du programme : après l’épilogue, le groupe quittera provisoirement le terrain de la philosophie occidentale pour lire Le Mythe de la liberté de Chögyam Trungpa, moine bouddhiste tibétain ayant contribué à introduire le bouddhisme en Occident. Ce choix vise à explorer une pensée non-dualiste, dans laquelle les distinctions occidentales entre philosophie, religion, raison et spiritualité se brouillent. Nous insistons sur le fait que, malgré son ancrage bouddhiste, ce texte sera abordé comme un véritable texte philosophique, mais selon des catégories différentes de celles habituellement mobilisées.

La séance revient ensuite au dernier chapitre de Pierre-Michel Klein, centré sur la question de la causalité. Le problème est le suivant : dans notre compréhension ordinaire, chaque effet a une cause, inscrite dans une succession temporelle. Or Klein cherche précisément à penser un événement pur, un instant qui advient hors de la succession habituelle du temps. Nous résumons cette idée par une formule paradoxale de Klein : « qu’est-ce qui arrive quand rien ne se passe ? » Dans l’instant pur, il ne se passe rien au sens ordinaire, mais cet instant a pourtant lieu. L’exemple cartésien du « je pense » est mobilisé : dans le « je pense », il n’y a ni avant ni après ; l’énoncé semble se soutenir lui-même, être cause de lui-même.

La discussion porte alors sur le rapport entre cause et effet. Dans l’événement pur, cause et effet ne se succèdent plus, mais se renvoient immédiatement l’un à l’autre. Il ne s’agit donc plus d’une causalité linéaire, mais d’une sorte de vibration instantanée où l’événement ne produit pas autre chose que sa propre instauration. Nous rappellons la notion scolastique de « cause de soi », mais en la déplaçant : il ne s’agit pas d’une cause première divine, mais de tout événement saisi dans son advenue même.

La mort devient ensuite le paradigme de cette réflexion. Pour Klein, la mort n’est jamais un fait que pour les autres. Les autres peuvent constater un avant et un après ma mort, mais pour celui qui meurt, l’instant de la mort est insaisissable. Au moment même où je meurs, je suis encore vivant et déjà mort ; la frontière est indécidable. Cette proposition suscite une discussion vive sur la mort, la matière, l’esprit et la foi. Certains participants objectent que l’on ne sait pas ce qu’il advient après la mort. Nous répondons que rien ne prouve l’existence d’un immatériel détaché du corps, tandis que l’existence du corps s’impose constamment à nous. Croire à une survie de l’esprit relève donc, selon nous, de la foi.

La question de la foi est toutefois discutée. Un participant propose une symétrie : croire relève de la foi, mais ne pas croire pourrait aussi relever d’une forme de foi. Il évoque un film où un homme reprend goût à la vie parce qu’il croit entrer en contact avec sa femme morte, même si cette croyance repose sur une manipulation. La foi peut donc avoir des effets réels, même si son objet est illusoire. Nous essayons alors de distinguer l’efficacité psychologique d’une croyance et sa validité rationnelle. L’enjeu du café philo reste de produire une réflexion aussi rationnelle que possible, en évitant les conjectures invérifiables.

Plusieurs interventions introduisent des références au suaire de Turin, aux expériences de mort imminente, à la parapsychologie ou encore aux manifestations supposées de l’esprit. Nous rappellons qu’il faut distinguer ce que l’on sait de ce que l’on croit. Les expériences de mort imminente, par exemple, peuvent être rapprochées d’hallucinations, d’intoxications ou d’états cérébraux modifiés. Elles ne prouvent pas l’existence d’un esprit séparé du corps. Cette distinction conduit à une opposition plus générale entre merveilleux et philosophie : la foi, le religieux ou l’ésotérique peuvent relever du merveilleux, tandis que la philosophie implique l’exercice rationnel de la pensée.

La séance revient ensuite à la notion d’instant. L’un de nous propose une interprétation existentielle : nous vivons une suite d’instants, chaque instant effaçant le précédent et nous maintenant dans une disponibilité au nouveau. Cette pensée de l’instant devient pour lui une leçon de vie : ne pas se laisser enfermer dans la mélancolie du passé, rester vivant, actif, ouvert à la création continue. Nous accueillons cette lecture en précisant que Klein ne nie pas le temps ordinaire, mais propose une autre modalité d’appréhension du temps : non plus le devenir comme succession, mais l’advenir comme surgissement instantané.

À partir de là, nous élargissons notre réflexion à l’art. Une œuvre peut être regardée selon ses références, son histoire, ses influences, ou bien dans son auto-référentialité, comme quelque chose qui ne renvoie qu’à elle-même. Regarder une œuvre « telle qu’elle est » reviendrait à tenter de suspendre nos cadres culturels et imaginaires. Un participant objecte qu’il est impossible de faire entièrement abstraction de son passé, de sa culture et de ses souvenirs. Nous reconnaissons cette difficulté, tout en maintenant que l’expérience philosophique proposée consiste précisément à essayer de suspendre l’avant et l’après du regard.

La discussion revient alors à la distinction entre devenir et advenir. Dans le devenir, le temps est irréversible : le futur vient, le passé ne revient pas. Dans l’advenir instantané, ce lien est rompu. L’événement impose un immédiat « c’est comme ça », qui annule toute tentative d’en sortir. Le tableau est là, l’instant est là, le « je suis » est vrai au moment même où il est énoncé. Rien ne change là où tout advient : telle est la formule centrale que nous retenons de Klein.

Enfin, la séance se conclut sur une discussion autour de la philosophie, de la sagesse et de Rudolf Steiner. L’un des participants refuse de considérer Steiner comme philosophe au sens strict : il le définit plutôt comme un penseur spiritualiste, relevant du merveilleux et de l’immatériel. La philosophie, selon lui, n’est pas la sagesse au sens vague, mais la production rationnelle de concepts. Cette définition permet de distinguer la philosophie d’autres formes de pensée, religieuse, mystique ou spirituelle. La séance se clôt donc sur une interrogation fondamentale : comment penser rationnellement ce qui, dans l’expérience du temps, de la mort, de l’art ou de la foi, semble précisément résister à nos catégories habituelles ?