La séance du 23 mai a porté sur la difficulté progressive du texte de Pierre Michel Klein, difficulté qui tient moins à une obscurité gratuite qu’à la construction patiente d’un véritable système conceptuel. L’auteur procède par accumulation : il pose des distinctions, les précise, les articule, puis les reprend sous des termes nouveaux. Lire ce texte exige donc de garder en mémoire les définitions déjà données, comme on suivrait le montage d’un mécanisme. Les concepts fonctionnent comme des pièces de moteur : chacun a une forme propre et ne peut s’articuler aux autres que selon certaines règles.
Le cœur de la discussion concerne les deux modalités du temps que Klein distingue constamment. D’un côté, il y a le temps ordinaire, celui de la succession des événements, du passé, du présent et de l’avenir, du factuel, de ce qui peut être daté, observé, mesuré. De l’autre, il y a une modalité ponctuelle du temps, non successive, que Klein appelle l’avènement : ce moment où quelque chose est, indépendamment de son inscription dans une chaîne d’événements.
Cette distinction est introduite à partir d’une interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’une chose en elle-même, avant ou au-delà des mille façons de l’habiller, de la mesurer, de l’interpréter ? La question « qui suis-je ? » sert d’exemple majeur. Lorsqu’on la pose, il y a un début et une fin de la question ; mais le « je » que la question cherche à saisir échappe à cette succession. Il faut pourtant bien que ce « je » soit. Le problème devient alors : comment penser ce qui est, mais ne se laisse pas observer comme un fait ?
Klein distingue ainsi l’événement et l’avènement. L’événement appartient à l’espace-temps et à la succession factuelle. L’avènement relève du point-instant : il ne s’inscrit pas dans une transition, mais dans une présence effective, insaisissable. L’auteur propose trois moments : l’avant, le pendant et l’après. L’avant correspond à -1, l’après à +1, et le pendant à 0. Toute l’interrogation porte sur ce 0 : que se passe-t-il effectivement dans ce moment qui n’est ni l’avant ni l’après ?
Cette question vaut aussi bien pour la physique des particules que pour l’existence subjective. Dans le domaine scientifique, on peut observer les états avant et après une interaction, mais le processus même de collision échappe à la description complète. Klein parle alors de boîte noire ou de boîte d’ignorance. De même, pour le sujet, on connaît des faits : son passé, ses déterminations, son histoire psychologique. Mais cela ne suffit pas à expliquer le fait qu’il soit là, maintenant, effectivement.
La discussion aborde alors la distinction entre factualité et effectivité. La factualité désigne ce qui existe dans la succession des faits. L’effectivité désigne ce qui est, dans l’instant, sans être réductible à une observation. Ainsi, nous existons factuellement parce que notre vie se déroule dans le temps, mais nous sommes effectivement à chaque instant. L’être effectif précède logiquement l’existence factuelle, sans que cette priorité soit chronologique. Il ne s’agit pas de dire qu’on est d’abord puis qu’on existe ensuite, mais qu’il faut bien être pour pouvoir exister.
Cette idée soulève une difficulté : comment peut-on être tout en « inexistant » ? Dans le vocabulaire de Klein, l’existence renvoie à la succession des faits ; l’être, lui, relève d’une effectivité qui ne se donne pas comme fait observable. Être, dans cette perspective, c’est donc en quelque sorte inexister factuellement. L’inexistence n’est pas un néant, mais une modalité d’être qui échappe à l’observation.
La comparaison avec Kant apparaît alors naturellement. La chose en soi kantienne est évoquée comme parallèle possible : ce qui est indépendamment de nos modes d’accès, mais que nous ne pouvons pas connaître directement. Klein semble proposer une pensée proche : l’avènement effectif ne peut pas être observé, mais il peut être pensé. La question reste ouverte : peut-il être saisi autrement, par exemple dans l’expérience esthétique, la peinture, ou un vécu particulier de l’instantanéité ?
La séance explore aussi la notion d’expérience méta-empirique, empruntée à Jankélévitch. Il s’agirait d’un vécu de l’instantanéité, au-delà de l’expérience ordinaire. Klein parle d’un vide de présent dans l’instant et d’un vide de présence dans le point. On retrouve toujours la même tension : ce qui est factuel est saisissable ; ce qui est effectif est insaisissable.
Une discussion s’ouvre ensuite sur l’existentialisme. La pensée de Klein semble peu compatible avec Sartre, pour qui l’existence précède l’essence. Ici, au contraire, il semble qu’il faille être pour exister. Mais cette formule doit être comprise logiquement, non temporellement. L’être n’est pas une étape antérieure à l’existence ; il en est plutôt la condition de possibilité.
La discussion s’étend alors à la question du caillou, du vivant, de la matière et des idées. Un caillou existe-t-il ? Oui, dans la mesure où il s’inscrit lui aussi dans une succession de faits, même à l’échelle géologique. Il n’a pas toujours été caillou et ne le sera pas toujours. Mais faut-il dire qu’il est à chaque instant ? Probablement oui, selon la logique de Klein.
La question devient plus délicate avec les idées, les fictions, les personnages imaginaires ou Dieu. Madame Bovary existe-t-elle ? Elle n’a jamais existé comme personne réelle, mais elle existe comme personnage, comme référence culturelle, comme effet dans le monde. Les jeux vidéo, les religions, les récits collectifs, les croyances politiques ou coloniales montrent que les humains vivent toujours dans des fictions qui organisent leur perception du réel. La réalité vécue est souvent médiatisée par ces récits.
L’exemple de l’orientalisme est évoqué : les Européens du XIXe siècle ont souvent représenté l’Afrique ou l’Orient non tels qu’ils étaient, mais selon leurs fantasmes. De même, les croyances religieuses ou idéologiques produisent des mondes habitables. On vit dans une fiction, mais cette fiction a des effets réels.
La séance se conclut sur une question essentielle : peut-on sortir de nos fictions ? La science est évoquée comme une procédure possible, mais non suffisante. Le bouddhisme est également mentionné : se débarrasser du moi, ce serait se débarrasser des fictions qui nous constituent. Mais une telle sortie serait vertigineuse : que resterait-il de nous si toutes nos fictions tombaient ? Peut-être seulement ce « je suis » mystérieux dont parle Klein, cet être effectif, inobservable, à partir duquel toute existence devient possible.