« L’Homme au casque d’or » est le chef-d’œuvre d’un anonyme. Il fut longtemps attribué à Rembrandt, il était dit alors que son frère avait posé pour le visage.
Il fut déclassé il y a peu, il appartient cependant à un des peintres de l’atelier de Rembrandt par sa facture, sa densité, son pathétisme visionnaire.
Je trouve attachant que cette toile soit l’œuvre d’un inconnu qui un instant fut l’égal du maître ; peut-être que Rembrandt aurait aimé peindre l’or dont les feux émergent des ténèbres, le triomphe d’un casque dont le métal repoussé capte toute la lumière, c’est peint large, gras, en épaisseur, il y a mis le doigt écrasant la matière en volutes successives d’éclats tourbillonnants.
Ultime triomphe de l’or ruisselant surplombant le sombre, la clôture d’un regard d’homme mûr, fort de son passé, soldat tourné vers lui-même dans la profondeur de la gravité de sa réflexion qui nous juge, interroge notre capacité d’introspection, soupèse notre désir de percevoir au-delà d’une vision première réductrice.
Qui sommes-nous à l’observer ainsi dans toute la force de sa présence ?
Nous sommes ici au-delà de la peinture, dans la magie d’une présence, d’un regard lourd sur nous-mêmes.
L’autre toile, « La Jeune Fille à la perle », est d’un registre tout différent, elle nous dit la fraîcheur absolue du regard direct, ouvert d’une jeune fille dont le visage tourné par-dessus son épaule monte vers le spectateur.
Regard en attente d’un geste, d’une réponse à son interrogation muette.
Confiante, elle ne dissimule rien, nous offrant l’intensité d’un instant saisi.
Le bleu du turban s’ajoute à la lumière de son teint, sa lèvre rose, si prête à nous dire, est entrouverte, à peine mouillée.
C’est vu, c’est peint avec une grande simplicité, rien ne perturbe ce visage, simplicité qui s’appuie sur un immense savoir, une immense maîtrise où chaque élément peint porte en lui l’amplitude, la présence du vivant.
Pour plonger dans ces temps anciens, il nous faut sortir de notre époque et traverser des zones obscures qui impliquent de violentes remises en causes.
Regards sur les cycles de la vie par ces chefs-d’œuvre qui diffusent le génie d’une époque et nous sont une consolation du quotidien car ils sont porteurs de l’énergie vitale de la création qui nous propulse vers l’énergie de nos propres possibilités, là où l’apparence est à dépasser pour voir plus loin, pour dire plus profond.
Car il ne s’agit pas d’être seulement spectateurs, de monter sur les épaules de ces géants pour croire que tout ce temps passé ait pu améliorer, augmenter nos capacités pour faire mieux.
Ces êtres-là avaient les mêmes yeux que nous, les mêmes incertitudes et un plus grand inconfort, ce ne sont pas des surhommes, ils ont eu en eux le désir forcené de faire bien, de faire juste, d’être au maximum de leur savoir-faire dans l’exigence d’une qualité qui transcende le temps et les modes.
Alors mettons à vif nos possibilités d’appréhension, toutes ces possibilités que le regard nous apporte pour comprendre, pour donner sens et nous situer dans cet extraordinaire espace qu’est la vie, et ses renouvellements.
Et si vivre n’était que cette capacité à regarder, à s’imprégner de tout ce qui nous entoure pour le connaître, le comprendre et l’aimer, oui l’aimer malgré tout parce qu’il n’y a pas d’autre voie pour s’accepter soi-même, pour avancer et faire, et faire encore…
Juste pour terminer, une phrase brûlante d’Hildegarde de Bingen : « Je suis ardée par l’ardeur de l’ardent ! »
C’est une phrase qui nous donne des ailes !
Ces quatre « rencontres » tout au long de cette exposition m’ont beaucoup apporté, bien plus que toutes mes autres expositions car elles m’ont amené à préciser ce que j’aime, ce qui alors n’était que confusément ressenti.
Peut-être, si vous le désirez, si vous avez des idées, pourrions-nous plus tard prolonger ces interrogations au sujet de la peinture ?
Et si nous prolongions d’un épisode les aventures de nos héros ?
Par exemple : « Quand l’homme au casque posa son noir regard sur le visage si clair de l’espiègle jeune fille, celle-ci, face à l’énormité de ce casque rutilant, éclata d’un rire dont les cascades résonnèrent longtemps dans les arabesques d’or… »
Grâce à l’imagination cela ne s’arrête jamais !
Merci de votre présence.