Exposition Jean Rougé

Activités autour de l’exposition

Echanges autour Melencolia I de Dürer

Cette œuvre se distingue par sa richesse symbolique. Elle est l’une des estampes les plus connues, et elle pose encore aujourd’hui de nombreuses questions d’interprétation.

Melancolia I rend sensible le point-instant en montrant un monde encore entièrement présent mais privé de devenir, où la durée se maintient tout en étant intérieurement suspendue, laissant affleurer un “instant” qui n’est plus un moment du temps mais une dislocation de celui-ci.

Dans l’échange du 30 mai 2026 consacrée à Melencolia I d’Albrecht Dürer, Jean Rougé a proposé moins une analyse savante d’historien de l’art qu’une approche sensible de peintre. Il a commencé par situer son intervention dans le cadre d’une exposition née autour d’une réflexion philosophique sur « le point instant », inspirée du travail de Pierre Michel Klein, lui-même héritier d’une pensée attentive à l’entre-deux, au presque-rien, au moment suspendu. Cette idée d’un instant arraché à la durée résonne profondément avec l’expérience de la création artistique : le peintre, lorsqu’il travaille, sort du temps ordinaire, oublie le calcul et devient presque une fonction de fabrication.

Jean Rougé insiste d’emblée sur sa méthode : il ne parle pas en spécialiste académique, mais en peintre ayant exercé sa faculté de voir. Comprendre une œuvre, pour lui, c’est tenter de se mettre à la place de l’artiste, d’entrer dans la logique intérieure du geste, du projet, de la réalisation. Cette démarche suppose le désir, qu’il associe à la phrase de Paul Valéry inscrite au fronton du musée d’art moderne de Paris : « Il ne tient qu’à toi que je sois tombe ou trésor. Ami, n’entre pas sans désir. » Une œuvre ne livre quelque chose qu’à celui qui accepte de la rencontrer activement.

La gravure de Dürer, réalisée en 1514, est présentée comme l’une des plus grandes gravures du monde. Sur une plaque de cuivre d’environ 24 sur 18 centimètres, Dürer condense un univers d’une densité exceptionnelle. Rougé décrit la figure centrale : une femme ailée, allégorie de la mélancolie, assise, la tête appuyée sur la main, entourée d’instruments de connaissance, de mesure et de construction. Pourtant, ces outils — compas, balance, sablier, carré magique, sphère, polyèdre, échelle, rabot, clous, scie — ne la délivrent pas de son état. Ils sont là, disponibles, mais inutiles face à une question plus profonde.

La mélancolie est alors interprétée comme une forme d’acédie, une tristesse indifférente à toute raison, une paralysie devant le sens qui se dérobe. Pour Jean Rougé, la gravure représente moins un décor symbolique qu’un regard : regard vide, regard intérieur, regard qui ne voit plus le monde extérieur mais se tourne vers la pensée. Dürer aurait ainsi relevé une gageure extraordinaire : représenter une pensée, c’est-à-dire représenter ce qui, en principe, ne se représente pas.

Cette pensée est liée à l’arrêt du temps. La figure de Melencolia I est suspendue dans un instant de vacuité, incapable de s’appuyer sur le passé ou de se projeter vers l’avenir. L’écoulement de la durée semble interrompu. Jean Rougé rattache cette suspension à la réflexion philosophique initiale : l’instant n’est plus un simple point dans le temps, mais une profondeur où tout s’effondre.

Il admire ensuite la prouesse technique de Dürer. La gravure au burin suppose de travailler à l’envers, sur le cuivre, en creusant les traits destinés à recevoir l’encre. Or, dans un format minuscule, Dürer parvient à produire des lumières, des textures, des volumes, des plis, des regards, une profondeur d’espace et une circulation du regard d’une richesse inépuisable. Jean Rougé s’émerveille de cette capacité à faire tenir un monde dans quelques centimètres carrés. Chaque élément déborde sa simple fonction descriptive et semble entrer en relation avec les autres.

La discussion avec le public prolonge cette lecture. Plusieurs participants interrogent les symboles : le carré magique dont les chiffres donnent toujours 34, la possible relation avec la mort de la mère de Dürer, les références maçonniques ou ésotériques, le polyèdre, l’échelle, les clés, la bourse, le chien, le putto, la chauve-souris portant l’inscription. Jean Rougé accueille ces hypothèses, mais revient toujours à une idée centrale : l’accumulation des signes de savoir ne suffit pas. Tout est là, mais rien n’aide vraiment la figure centrale à sortir de son état.

Un débat s’ouvre aussi sur la nature de la mélancolie. Est-elle tristesse, nostalgie, maladie, humeur noire ? L’étymologie grecque est rappelée : melas, noir, et cholé, bile. Mais Jean Rougé distingue la mélancolie de la simple dépression ou de la nostalgie. Elle est plutôt absence de tout, arrêt de l’activité, état indéfini de mal-être. Certains auditeurs contestent cependant l’interprétation traditionnelle du regard : ils ne le trouvent pas vide, mais vif, attentif, presque en colère ou concentré. Cette divergence devient importante, car elle montre que la gravure reste ouverte, irréductible à une seule lecture.

Jean Rougé souligne alors la puissance de Dürer : quelques incisions minuscules dans le métal suffisent à produire un regard sur lequel on peut discuter pendant des heures. C’est cela, pour lui, le génie : avec presque rien, raconter infiniment. Il rappelle aussi que Dürer était un immense artiste, graveur, peintre, dessinateur, aquarelliste, nourri par les savoirs de son temps et constamment en recherche. La gravure montre peut-être l’artiste lui-même face à l’insuffisance de l’érudition : savoir ne suffit pas, il faut encore créer.

La conférence prend ensuite un détour par un texte de Roger Caillois consacré à Melencolia I. Jean Rougé en lit un long passage, où Caillois imagine une origine fictionnelle de la gravure : Dürer aurait découvert une agate mystérieuse dont les formes naturelles lui auraient inspiré le soleil noir, le polyèdre et l’atmosphère de l’œuvre. Ce récit, à la fois érudit, ironique et poétique, réinterprète la gravure comme une méditation sur la vanité de l’art, de la science et de l’action. Les objets y deviennent les emblèmes d’un monde saturé de signes mais privé de finalité.

Jean Rougé apprécie ce texte parce qu’il introduit un contrepoint humoristique à la gravité de la gravure. Il montre qu’une grande œuvre peut susciter plusieurs récits, parfois contradictoires, sans s’épuiser. L’ironie de Caillois n’annule pas la grandeur de Dürer ; elle ouvre une autre manière de voir. C’est précisément ce que Jean Rougé cherche à transmettre : regarder une œuvre, ce n’est pas répéter un savoir établi, mais accepter d’être déplacé par elle.

Cette conférence apparaît comme une méditation sur le regard, le temps suspendu, la création et l’insuffisance du savoir. Melencolia I est pour Jean Rougé une œuvre-limite : elle rassemble les instruments de la connaissance, mais révèle que l’essentiel demeure ailleurs, dans le non-mesurable, dans l’abîme intérieur, dans l’acte de créer malgré le doute. Face à cette petite plaque de cuivre, le spectateur est invité non à résoudre une énigme, mais à entrer dans son rayonnement.

Activités autour de l’exposition

Cafés philo chaque samedi sur le thème du point-instant.

Echanges animés par Jean Rougé autour d'œuvres magistrales rendant sensible la présence du point-instant, en préalable à une visite commentée de l’exposition.

- Dürer. Melencolia I

- Le Tintoret. Suzanne et les vieillards

- Rembrandt. "Le retour du fils prodigue" et "La fiancée juive"

- Vermeer. "La jeune fille à la perle"