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Cafés Philo

2026. Le temps

14 février 2026. Le temps #01

par | Fév 16, 2026 | CP. 2026. Le temps | 0 commentaires

La séance du Café philosophie du 14 février 2026 a été consacrée à la lecture et à la discussion d’un texte exigeant de Pierre Michel Klein, centré sur la question du temps, du passé et de la distinction entre devenir et advenir. Ce texte correspond à l’Avertissement et à l’Avant-propos du livre La mort du monde (éd. de l’éclat, 2026). 

1. Devenir et advenir : une distinction fondamentale

La discussion s’ouvre sur une formule clé : « Le passé lui-même est advenu, mais il ne devient pas. » L’instant d’advenir semble refusé au temps. L’ipséité – le « lui-même » – est définie comme absolument singulière : elle ne provient de rien, ne devient pas, et disparaît. Elle advient sans s’inscrire dans un processus.

Nous introduisons alors une distinction structurante : celle entre l’espace-temps, domaine du devenir, et le point-instant, domaine de l’advenir. Tout ce qui devient – êtres, pensées, événements – devient à chaque instant. Mais ce n’est pas l’instant qui dépend du devenir : c’est le devenir qui dépend de la nature de l’instant. 

Une référence à Hegel (Science de la logique) permet de préciser la différence : le devenir est ce qui passe ; l’advenir est ce qui est passé. Le devenir relève du mouvement, de la transition ; l’advenir désigne l’acte accompli, déjà passé, irrévocable.

2. Irréversible et irrévocable : deux régimes du temps

Un moment important de la discussion concerne la distinction entre irréversible et irrévocable.

  • L’irréversible renvoie à ce qui passe : on ne peut revenir en arrière.
  • L’irrévocable désigne ce qui a eu lieu d’une manière telle qu’on ne peut faire que cela n’ait pas été.

Une formulation est proposée pour résumer cette dualité :

  • « Passé pour toujours » relève de l’irréversible.
  • « Toujours déjà passé » relève de l’irrévocable.

Cette nuance introduit deux conceptions du temps :

  1. Un temps continu, inscrit dans l’espace-temps, structuré par la succession, irréversible.
  2. Une ponctualité pure, une série d’instants discrets, non liés les uns aux autres, relevant de l’advenir.

L’advenir exclut le devenir : il ne s’inscrit pas dans une durée. Il ne s’agit pas d’un moment situé dans une chaîne temporelle, mais d’un point qui ne renvoie ni en arrière ni en avant.

3. Successif et sécessif : une rupture dans la continuité

Deux participants soulignent le caractère bouleversant de cette conception : elle rompt avec la représentation spontanée d’un temps qui s’écoule. Il ne s’agit plus de rapports de succession, mais de rapports de « sécession » : des points qui s’excluent les uns les autres, sans se succéder au sens classique.

Dans ce « contre-univers » évoqué par l’auteur :

  • l’instant se substitue au temps,
  • le point à l’espace,
  • l’instant-point à l’espace-temps.

Les instants ne sont pas les étapes d’un processus continu ; ils sont discrets, indépendants. Il n’y a pas de continuité sous-jacente qui les relierait.

4. La mort comme révélateur de l’instant

La lecture d’un long passage sur la mort constitue un moment fort de la séance. La mort n’est pas envisagée comme événement biologique ou social, mais comme expérience à la première personne. « Pour nous » signifie : pour celui qui meurt.

La pensée de la mort survient « un instant ». Elle absorbe le sujet dans une représentation de fin, de néant ou de commencement de rien. Mais cette pensée elle-même est soumise au temps : elle s’évanouit. La mort n’est donc pas un objet stable ; elle surgit dans l’instant d’en parler.

L’« instant dernier » – l’instant de la mort – est présenté, du point de vue de l’existant, comme une collision. Mais du point de vue du temps lui-même, rien d’inhabituel ne se produit. Le temps ne semble pas affecté par les événements qu’il porte.

Cette idée de collision intrigue plusieurs d’entre-nous : elle semble marquer la dislocation de la vie, mais non du temps. La mort révèlerait ainsi le décalage entre l’ordre de l’existence et celui du temps.

5. Temps physique et temps métaphysique : un débat délicat

Quelqu’un introduit la question du « malentendu » entre Bergson et Einstein : temps vécu et temps mesurable. Cela ouvre un débat sur le rapport entre temps physique et temps philosophique.

Mais en réalité il ne s’agit pas d’opposer ici subjectif et objectif. La conception du point-instant n’est pas subjective. Elle relève d’une ontologie. L’enjeu n’est pas d’interpréter le temps, mais d’en penser deux régimes coexistants.

En interrogeant la possibilité de conceptualiser le temps indépendamment de la physique, nous évoquons le décalage entre perception et événement : lorsque nous voyons une image, nous recevons toujours une information déjà passée. Il n’y aurait pas de présent sensoriel pur.

On y répond en distinguant clairement les plans : ce raisonnement appartient à l’espace-temps. Or le point-instant ne relève pas de cette logique informationnelle. Le temps mesurable et le temps non mesurable ne sont pas deux interprétations concurrentes, mais deux ordres du temps.

La difficulté consiste précisément à penser leur coexistence sans les confondre.

6. Exemple de la naissance : double temporalité d’un événement

Pour éclairer la distinction, nous proposons l’exemple de la naissance d’un individu.

  • Dans l’espace-temps, la naissance ouvre un devenir : une biographie, une histoire.
  • Mais en tant qu’événement ayant eu lieu, elle est irrévocable : on ne peut faire qu’elle n’ait pas été.

Le même événement peut donc être pensé sous deux régimes :

  1. Comme origine d’un devenir (ordre du temps continu).
  2. Comme point advenu, toujours déjà passé (ordre du point-instant).

Cette double perspective permet de comprendre que l’irrévocable ne se réduit pas à l’irréversible. Il ne s’agit pas seulement de l’impossibilité du retour, mais de l’impossibilité d’annuler le fait même qu’il y ait eu événement.

7. Une exigence de pensée

Ce texte ne vise ni une méditation psychologique ni une confrontation d’opinions, mais une élaboration conceptuelle rigoureuse.

La difficulté du texte est reconnue par tous. Mais cette difficulté est aussi ce qui fait son intérêt : elle oblige à sortir de la « logique du ressenti » et à interroger les catégories mêmes avec lesquelles nous pensons le temps.

En conclusion, cette discussion du 14 février 2026 a mis en lumière la radicalité de la distinction entre devenir et advenir, entre irréversible et irrévocable, entre espace-temps et point-instant. L’enjeu n’est pas de choisir l’un contre l’autre, mais de penser leur co-présence : « l’un et l’autre et l’un ou l’autre ». La séance s’achève sur l’idée que ce travail ne fait que commencer, et que la lecture devra se poursuivre avec la même exigence.