Cafés Philo

2026. Le temps

13 juin 2026. Le temps (Klein #17)

par | Juin 28, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

Cette séance constituait la conclusion de la lecture collective de l’ouvrage de Pierre Michel Klein, dont l’épilogue sert de point d’aboutissement à l’ensemble des thèmes développés au fil du livre. La discussion s’est principalement concentrée sur les notions d’instant, d’événement, de passé, d’inexistence et de mort, ainsi que sur les liens parfois controversés que l’auteur établit avec la physique quantique.

La séance s’ouvre en rappelant que l’épilogue vise à ressaisir l’ensemble du parcours philosophique proposé par l’auteur. Il revient notamment sur une idée discutée lors des séances précédentes : l’existence ne doit pas être comprise comme une continuité homogène, mais comme une succession d’événements qui ne sont pas nécessairement reliés entre eux. L’événement n’est pas un moment qui « passe » dans le temps ; il est déjà passé. Cette distinction est essentielle pour comprendre la pensée de Klein.

L’auteur reprend ici sa distinction fondamentale entre le temps ordinaire et l’instant. Selon lui, l’instant ne possède pas de présent propre : il est suspendu entre passé et futur. De même, dans l’espace, le point n’est pas une position stable mais un lieu en tension entre deux pôles. Cette structure conduit à ce qu’il appelle une dimension négative de l’existence : tout ce qui advient est déjà passé avant même de pouvoir être saisi comme présent.

Plusieurs passages sont relus et commentés. L’un d’eux affirme : « Le passé s’arrange ainsi pour que rien ne puisse s’y passer. » Cette formule exprime l’idée d’irrévocabilité du passé. Ce qui a eu lieu ne peut plus être modifié. Mais Klein radicalise cette intuition : ce n’est pas seulement que le passé est irréversible, c’est que l’instant lui-même est toujours déjà passé. D’où une autre formule qui suscite de nombreux échanges : « Il se passe qu’il ne se passe rien. »

Cette conception conduit naturellement à une réflexion sur la mort. Nous soulignons que, pour comprendre l’auteur, il faut accepter l’idée de la mort comme fin véritable. Toute croyance en une survie personnelle, sous quelque forme que ce soit, risque de faire manquer l’essentiel du propos. Klein affirme que mourir n’est pas passer d’un état à un autre dans le temps ; il n’y a pas de transition. À l’instant de la mort, on ne va pas « quelque part ». On est déjà passé d’un lieu à un autre. La mort n’est donc pas un événement vécu par le sujet lui-même, mais quelque chose qui apparaît pour les autres.

La discussion se concentre ensuite sur l’une des phrases finales du livre : « Tout commence par n’être jamais arrivé. » Cette formule intrigue particulièrement les participants. Certains soulignent qu’elle ne dit pas simplement « ne pas être arrivé », mais « n’être jamais arrivé », ce qui paraît paradoxal. Si quelque chose est toujours déjà passé, n’est-ce pas la preuve que cela est arrivé ? La réponse proposée est que, puisqu’il n’existe jamais de présent stable où l’événement pourrait effectivement advenir, rien n’arrive véritablement. Tout s’effondre immédiatement dans le passé.

Cette réflexion amène plusieurs participants à rapprocher la pensée de Klein de celle de Vladimir Jankélévitch, cité dans les annexes du livre. Certains estiment même qu’il aurait été plus simple de commencer par la lecture de Jankélévitch, dont l’écriture est jugée plus accessible. La célèbre formule selon laquelle la mort est « hors série » est évoquée pour éclairer le raisonnement de Klein.

Une longue partie de la discussion porte ensuite sur l’usage que fait l’auteur de la physique quantique. Les avis divergent nettement. Plusieurs participants considèrent que ces références compliquent inutilement le propos. Selon eux, l’argumentation métaphysique pourrait parfaitement se suffire à elle-même sans chercher une caution scientifique. Ils reprochent notamment à Klein d’utiliser des notions encore discutées ou instables dans le champ scientifique.

D’autres défendent au contraire cette démarche. La physique quantique permettrait précisément de penser des réalités qui échappent à l’intuition ordinaire : particules présentes en plusieurs lieux, indétermination spatiale, intrication. Ces phénomènes offriraient des images utiles pour comprendre la notion de « point-instant » développée par l’auteur. Le débat devient alors plus général : la physique quantique constitue-t-elle une simple illustration ou un véritable argument ?

Certains avancent que Klein tente en réalité de proposer un nouveau paradigme de compréhension du réel. Son hypothèse selon laquelle deux particules intriquées pourraient n’être qu’un seul point ubiquitaire est évoquée comme exemple de cette ambition. D’autres demeurent sceptiques et considèrent que ces rapprochements risquent surtout de créer de la confusion.

La discussion déborde alors vers des questions plus larges concernant les mathématiques, les équations et la possibilité de tout expliquer scientifiquement. Plusieurs participants évoquent la vieille ambition d’unifier toutes les lois de la nature dans une théorie unique. Certains y voient une quête légitime de connaissance ; d’autres dénoncent une forme de vanité intellectuelle fondée sur la croyance implicite en une harmonie totale du monde.

À partir de là, le débat prend une tournure plus existentielle. Pourquoi chercher à tout expliquer ? Pourquoi vouloir donner un sens à tout ? Un participant souligne que la recherche elle-même possède une valeur, indépendamment de son résultat. L’activité intellectuelle témoigne des capacités créatrices de l’esprit humain et constitue déjà une forme d’accomplissement.

Cette réflexion rejoint finalement l’un des thèmes centraux du livre : la question du sens face à la mort. Beaucoup des résistances à l’idée de la finitude semblent provenir de la difficulté à accepter qu’une existence puisse ne pas avoir de finalité ultime. Certains estiment qu’il faut accepter cette absence de sens transcendant ; d’autres soulignent combien cette perspective peut être douloureuse, notamment lorsqu’on pense à ses proches ou à ses enfants.

En conclusion, la discussion revient à l’idée fondamentale de Klein : l’instant serait le socle même du devenir. L’existence d’un être qui devient présuppose son inexistence dans l’instant où il advient. Autrement dit, le devenir repose sur ce fond paradoxal du « toujours déjà passé ». Plusieurs participants reformulent cette intuition sous différentes formes : avons-nous passé notre vie à mourir ? Sommes-nous toujours déjà morts ? Ou bien faut-il simplement dire que nous sommes toujours déjà passés ?

La séance s’achève sur cette interrogation ouverte, fidèle à l’esprit du livre. Le groupe annonce ensuite sa prochaine lecture : un ouvrage de Chögyam Trungpa. Pour la séance suivante, il est simplement proposé de lire le poème qui ouvre le livre, afin d’entrer progressivement dans ce nouvel univers de pensée.