Exposition Jean Rougé

Activités autour de l’exposition

Echanges autour de « La jeune fille à la perle » de Vermeer

Dans La Jeune Fille à la perle, le point-instant se rend sensible comme apparition pure d’une présence sans histoire, où le visage, le regard et l’éclat de la perle condensent un événement qui ne se prolonge en aucun récit.

Vermeer ne raconte pas une histoire complète : il saisit un instant silencieux, entre mouvement et immobilité, entre apparition et disparition. C’est cette ambiguïté qui donne au tableau son impression de mystère et de temps arrêté.

Le corps est de profil, mais le visage est tourné vers le spectateur. Cette posture crée l’impression d’un mouvement interrompu : elle semble avoir été appelée ou surprise, et l’image fixe précisément cet instant de bascule.

Son regard direct renforce cet effet. Elle ne pose pas de manière solennelle ; elle semble établir un contact immédiat, presque fugitif, avec celui qui regarde. Sa bouche légèrement entrouverte suggère aussi un moment suspendu : elle pourrait être sur le point de parler, de respirer ou de se détourner.

La lumière joue un rôle essentiel. Elle éclaire doucement son visage, ses lèvres et la perle, tandis que le fond sombre efface tout décor. Comme il n’y a pas d’action ni de contexte précis, toute l’attention se concentre sur cette présence fragile et momentanée.

Activités autour de l’exposition

Cafés philo chaque samedi sur le thème du point-instant.

Echanges animés par Jean Rougé autour d'œuvres magistrales rendant sensible la présence du point-instant, en préalable à une visite commentée de l’exposition.

- Dürer. Melencolia I

- Le Tintoret. Suzanne et les vieillards

- Rembrandt. "Le retour du fils prodigue" et "La fiancée juive"

- Vermeer. "La jeune fille à la perle"

Regarder.

Oui, entre autre regarder la peinture pour nous mettre en liaison avec le monde extérieur : les yeux balaient et nous mettent instantanément en présence de quantités d’informations contenant une foule de sollicitations silencieuses : le lisse caressant d’un glacis, les rugosités d’un empatement, la lumière qui circule, l’harmonie générale… Avant de voir, le silence prévaut, telle une éponge il nous faut absorber l’ensemble complexe d’une vision car nous voilà placés dans l’infini, dans le subtil de sensations qui nous comblent, alors, quel était ce vide qu’elles remplissent ?, vide déjà là, présent, en attente qui nous prédestinait à recevoir ?

Accueillir l’imprévisible dans toutes ses vibrations débarassés de tous les pré-supposés pour saisir l’unité d’une toile, accueillir l’imprévisible, être présent à la présence de la peinture et s’émerveiller de cette possibilité que nous avons de pouvoir regarder.

J’ai voulu pour la dernière « rencontre » de cette exposition interroger le regard, notre regard porté sur la peinture, sur des toiles qui nous regardent, qui nous interpellent, nous auscultent par leur visage peint et ces questions silencieuses nous interrogent sur nous mêmes. Présences en vis à vis, en regards croisés dans un temps arrêté. Ces yeux ne cillent pas dans la force d’un appel qui nous saisit, comme si chaque regard était une appropriation qui nous engage, comme si par instant la peinture était la vraie vie, la vraie réalité où l’on aimerait se fondre.

Serions nous la somme de tout ce que nous avons admiré en peinture, musique, littérature, la somme de tout ce qui nous a ému, de tout ce qui nous a transformé à force d’errances, ballotés, troublés parfois par des émotions contradictoires et peut être qu’après avoir vu et entendu beaucoup, savoir où l’on en est sur ce chemin des découvertes.

Voici donc deux toiles hollandaises du XVIIᵉ siècle qui participent de l’essor qu’à connu la peinture à cette époque aux Pays-Bas. Essor dont la conséquence est dûe à l’atmosphère favorable provoquée par la Réforme et l’indépendance des Provinces-Unies.

La Réforme, en tarissant l’art religieux, a permis à l’art profane de se développer en traitant des choses et des êtres du quotidien : le portrait, le paysage, la nature morte et les portraits collectifs.

Si l’ensemble des peintres de cette époque se sont spécialisés dans ces genres bien définis, seuls Rembrandt et Vermeer ont pratiqué l’ensemble de ces recherches esthétiques.

Quelques précisions biographiques sur Vermeer dont on connaît peu de choses : il fut longtemps considéré parmi les « petits maîtres » et ce n’est que depuis un peu plus de cent ans qu’on le découvre, l’étudie et reconsidère son importance.

Marcel Proust, dans « La Recherche », évoque une visite au Mauritshuis autour de 1910 où il découvre « La Vue de Delft » (98 × 117 cm), qui éclaire toute la salle, dont la lumière le touche et notamment son petit pan de mur jaune peint par un certain Van der Meer de Delft, artiste à jamais inconnu, à peine identifié !

En 1696, ses toiles qui n’avaient pas trouvé acquéreur furent mises en vente publique. La « Jeune Fille au turban » figurant au catalogue n’atteignit que 36 florins. Lors d’une nouvelle mise aux enchères à la fin du XIXᵉ siècle, elle atteignit 2,30 florins !! Et en 1903, son propriétaire en fit don au Mauritshuis.

Il semble qu’à un moment de sa vie Vermeer ait atteint une certaine célébrité, mais comme Rembrandt son succès disparut, il n’était plus à la mode, les amateurs préférant le maniérisme et la facilité plutôt que le monde intérieur, mystérieux, si sensible de Vermeer.

On ne connaît rien de précis sur sa formation. Il s’apparente aux peintres d’intérieurs transcrivant la simplicité d’instants saisis au quotidien : « L’Atelier du peintre » (120 × 100 cm), « La Dentellière » (24 × 21 cm), « La Laitière » (45,5 × 41 cm). Atmosphères si particulières où, entre eux, les personnages se taisent ; entre eux s’établit une zone qui s’enfonce dans les profondeurs du silence.

Suspens d’un temps qui se dépose sur l’espace, sur les objets, sur les personnages quand tout s’arrête, et cela évoque ces merveilleuses histoires où des voyageurs qui traversent une forêt s’arrêtent un instant pour écouter le chant d’un oiseau et, plus tard, s’aperçoivent, en quittant la forêt, que le temps est resté en suspens pendant l’écoute de l’oiseau et que des dizaines, des centaines d’années se sont écoulées sans qu’ils s’en soient rendus compte.

Mystère tellement attachant du temps de Vermeer, de sa vie, de son talent, de la chronologie de ses œuvres dont très peu sont datées. Il travaillait lentement et sa production peu nombreuse semble avoir été collectionnée par de rares amateurs.

Il fait partie de ces peintres qui ont en eux une lumière qu’ils portent sur ce qu’ils regardent, muette présence, tendresse intime qui émane, la lumière est partout, douce, caressante, apaisée.

Langage de l’inconscient qui échappe à l’analyse dans une contemplation qui n’est pas spectacle mais la pénétration dans un monde intime.

Obscur témoignage d’une ressource de sensibilité transposée dans l’image.

Proust l’a expliqué ainsi : « Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d’atomes et de les regrouper suivant un ordre absolument contraire. »

Le style est question non de technique mais de vision. Il est révélateur de la différence entre notre perception et celle d’un autre que nous. Grâce à l’art, par ces rencontres, nous multiplions les visions que d’autres ont eues sur le réel, nous permettant peut-être de découvrir d’autres réalités…

Long, très long préambule et nous allons maintenant nous placer sous les regards de deux toiles : « L’Homme au casque d’or » (67 × 50 cm) et « La Jeune Fille à la perle », nommée aussi « La Jeune Fille au turban » (46,5 × 40 cm).

« L’Homme au casque d’or » est le chef-d’œuvre d’un anonyme. Il fut longtemps attribué à Rembrandt, il était dit alors que son frère avait posé pour le visage.

Il fut déclassé il y a peu, il appartient cependant à un des peintres de l’atelier de Rembrandt par sa facture, sa densité, son pathétisme visionnaire.

Je trouve attachant que cette toile soit l’œuvre d’un inconnu qui un instant fut l’égal du maître ; peut-être que Rembrandt aurait aimé peindre l’or dont les feux émergent des ténèbres, le triomphe d’un casque dont le métal repoussé capte toute la lumière, c’est peint large, gras, en épaisseur, il y a mis le doigt écrasant la matière en volutes successives d’éclats tourbillonnants.

Ultime triomphe de l’or ruisselant surplombant le sombre, la clôture d’un regard d’homme mûr, fort de son passé, soldat tourné vers lui-même dans la profondeur de la gravité de sa réflexion qui nous juge, interroge notre capacité d’introspection, soupèse notre désir de percevoir au-delà d’une vision première réductrice.

Qui sommes-nous à l’observer ainsi dans toute la force de sa présence ?

 Nous sommes ici au-delà de la peinture, dans la magie d’une présence, d’un regard lourd sur nous-mêmes. 

L’autre toile, « La Jeune Fille à la perle », est d’un registre tout différent, elle nous dit la fraîcheur absolue du regard direct, ouvert d’une jeune fille dont le visage tourné par-dessus son épaule monte vers le spectateur.

Regard en attente d’un geste, d’une réponse à son interrogation muette.

Confiante, elle ne dissimule rien, nous offrant l’intensité d’un instant saisi.

Le bleu du turban s’ajoute à la lumière de son teint, sa lèvre rose, si prête à nous dire, est entrouverte, à peine mouillée.

C’est vu, c’est peint avec une grande simplicité, rien ne perturbe ce visage, simplicité qui s’appuie sur un immense savoir, une immense maîtrise où chaque élément peint porte en lui l’amplitude, la présence du vivant.

Pour plonger dans ces temps anciens, il nous faut sortir de notre époque et traverser des zones obscures qui impliquent de violentes remises en causes.

Regards sur les cycles de la vie par ces chefs-d’œuvre qui diffusent le génie d’une époque et nous sont une consolation du quotidien car ils sont porteurs de l’énergie vitale de la création qui nous propulse vers l’énergie de nos propres possibilités, là où l’apparence est à dépasser pour voir plus loin, pour dire plus profond.

Car il ne s’agit pas d’être seulement spectateurs, de monter sur les épaules de ces géants pour croire que tout ce temps passé ait pu améliorer, augmenter nos capacités pour faire mieux.

Ces êtres-là avaient les mêmes yeux que nous, les mêmes incertitudes et un plus grand inconfort, ce ne sont pas des surhommes, ils ont eu en eux le désir forcené de faire bien, de faire juste, d’être au maximum de leur savoir-faire dans l’exigence d’une qualité qui transcende le temps et les modes.

Alors mettons à vif nos possibilités d’appréhension, toutes ces possibilités que le regard nous apporte pour comprendre, pour donner sens et nous situer dans cet extraordinaire espace qu’est la vie, et ses renouvellements.

Et si vivre n’était que cette capacité à regarder, à s’imprégner de tout ce qui nous entoure pour le connaître, le comprendre et l’aimer, oui l’aimer malgré tout parce qu’il n’y a pas d’autre voie pour s’accepter soi-même, pour avancer et faire, et faire encore…

Juste pour terminer, une phrase brûlante d’Hildegarde de Bingen : « Je suis ardée par l’ardeur de l’ardent ! »

C’est une phrase qui nous donne des ailes !

Ces quatre « rencontres » tout au long de cette exposition m’ont beaucoup apporté, bien plus que toutes mes autres expositions car elles m’ont amené à préciser ce que j’aime, ce qui alors n’était que confusément ressenti.

Peut-être, si vous le désirez, si vous avez des idées, pourrions-nous plus tard prolonger ces interrogations au sujet de la peinture ?

Et si nous prolongions d’un épisode les aventures de nos héros ?

Par exemple : « Quand l’homme au casque posa son noir regard sur le visage si clair de l’espiègle jeune fille, celle-ci, face à l’énormité de ce casque rutilant, éclata d’un rire dont les cascades résonnèrent longtemps dans les arabesques d’or… »

Grâce à l’imagination cela ne s’arrête jamais !

Merci de votre présence.