Exposition Jean Rougé

Activités autour de l’exposition

Echanges autour du « Retour du fils prodigue » et de « La fiancée juive » de Rembrandt

Rembrandt né en 1606 , contemporain de Rubens 1577/1640 et de Vermeer 1632/1675 . Né à Leyde aux Pays bas , à 13 ans entre en formation dans l’atelier d’un peintre de Leyde qu’il quittera à 16 ans pour se rendre à Amsterdam où il continue sa formation. Sa qualité est reconnue et à 20 ans il ouvre à Amsterdam son atelier.

Une vingtaine de kilomètres séparent Leyde d’Amsterdam et Rembrandt de toute sa vie n’ira jamais au delà de ces deux villes, se satisfaisant de ses voyages intérieurs, voyages dans les profondeurs de sa réflexion .

Peinture au début conventionnelle et rapidement il réalise des portraits puis les années passant il réalise en 1632 un portrait collectif « la leçon d’anatomie du professeur Tulp » qui assurera sa renommée.  Commence alors une oeuvre considérable, les commandes affluent: portraits encore, des auto portraits qui sont autant d’auscultations sans fard de son visage, et déjà des scènes bibliques. Très rapidement les chef d’oeuvres se succèdent, « la ronde de nuit « 363X437 cm sera réalisée en 1642 ( 36 ans ). Satskia sa jeune épouse meurt la même année .

En 1639 il avait acheté une importante maison à crédit où dispendieux il y installe ses collections de sculptures , de peintures et dessins, d’objets rares car sa passion de collectionneur est dévorante. Faute de pouvoir régler ses créanciers il est mis en faillite en 1656 pour s’installer ensuite dans une plus modeste maison proche du quartier juif dont les habitants ses voisins lui serviront de modèles bibliques .

Avant Rembrandt les peintres ne cherchent pas à se distinguer des autres autrement que par leur tempérament et leur perfection technique sans chercher l’originalité, reconduisant les mêmes sujets fixés par les codes d’une iconographie constante . Seul Le Gréco ( 1541/1614 ) peu de temps avant lui affirme sa personnalité.

Qu’est ce qui a pu favoriser la relation directe de Rembrandt avec la spiritualité dans sa lecture de la bible?, certains supposent que le protestantisme qui permet de passer de la pratique collective, communautaire du catholicisme à une pratique plus individuelle aurait pu encourager sa lecture personnelle des écritures.

Avant lui, depuis la Renaissance la peinture était représentation : elle immobilisait les apparences du réel, Rembrandt n’hésite pas à transcrire l’instant révélateur qui suggére l’action : « la ronde de nuit « où le cortège se met en marche , « la leçon d’anatomie » où les assistants sont étonnés de l’explication du professeur Tulp , « Le syndic des drapiers » où la séance terminée ils sont représentés se relevant, et l’extraordinaire et virtuose « portrait de Jean Sixt » qui enfile son gant nous surplombant de son regard. En traitant cet instant révélateur par l’expression des personnages il nous révèle le monde secret de la densité et de la profondeur des sentiments , expression des réalités invisibles, langage de l’indicible que chacun porte en soi.

Pour cela il utilise la technique du clair obscur où , du sombre qui isole la scène il fait émerger, met en relief , transgresse la réalité pour une plus grande expressivité, en cela ses dessins préparatoires l’aident à trouver le geste, l’attitude la plus signifiante .

Comme si de ce monde sourd , de cette boue vivante toute en potentialités apparaitraient ces personnages d’une densité humaine puissante.

Le quotidien est sa source d’inspiration , nombreux dessins et gravures traitent de la vie courante : petites gens, mendiants lui servent de modèles, ainsi que ses voisins juifs dont il utilise les visages pour des scènes bibliques, car il puise ses sujets dans la bible, non pour la valeur mystique des écritures mais pour leur portée humaine, pour l’expression de sa sensibilité.

La spiritualité l’entraîne de plus en plus vers une quête intérieure, comme une descente en soi, alors que le public plus sensible aux scènes de genre et aux poncifs académiques, se détourne de lui.

Il réalise aussi de nombreuses gravures , parmi lesquelles deux chef d’oeuvres : la pièce aux cents florins et les trois croix devant lesquels on ne peux que rester muet devant leur perfection.

Les deux toiles devant lesquelles nous allons nous arrêter sont des toiles de la fin de sa vie.

Tout d’abord « Le Fils prodigue » 262 X 206 cm peint de 1665 à 1667.

Observons la distance qu’il prend avec la réalité : les personnages surgissent d’une mystérieuse ténèbre, surgissent de l’illimité de l’ombre, comme d’une nuit éclairée qu’il explore pour nous dire :

Le bouleversement d’un père retrouvant le fils qu’il croyait mort , la pression des mains du père incruste en lui le visage du fils , la puissance de ces mains nous parle d’amour .

Voici « La fiancée juive » 122 X 166 cm peinte en 1664

La douceur du contact entre deux êtres : il se penche vers elle , sa main à lui appuyée sur sa poitrine à elle, sur son coeur , sa main à elle s’est alors posée délicate, le touche à peine, caresse légère, ces mains nous disent l’amour, la retenue, l’attente de l’un à l’autre, chef d’oeuvre absolu!

Aucun peintre n’a jamais été capable de dire cela, de faire que la matière exprime plus qu’elle n’est par un espace augmenté où la matière devient vivante, chargée d’émotions alors elle exprime l’absolu du coeur de l’homme .

Nous touchons au sublime, c’est le plus grand de tous les peintres et c’est peut être sa plus belle toile .

Il scrute l’invisible sans hâte , sans fin , par la contemplation de ses oeuvres il nous renvoie à nous mêmes, dans la même persistante interrogation.

La matière est généreuse, lourde à certains endroits, elle s’affirme dans toute sa densité dans les plis des vêtements, sur la manche du fiancé et cette croûte étonnante, boursouflée vient exalter la paix, le calme, la douceur de son visage à elle, d’un coup tout est tendresse, on n’en fera jamais le tour, chaque élément discute, côtoie le précédent qui le valorise.

Cette toile la fiancée est comme une icône qui vient vers nous, nous enrichit, se prolonge, exalte l’humanité qui est en chacun d’entre nous…..

C’est grand parfois la peinture , on peut s’y perdre pour mieux se retrouver, de toutes les façons de telles pièces nous grandissent .

 

Pour tenter comprendre comment Rembrandt tirait la quintessence de textes puisés dans la bible, nous allons regarder une troisième toile dont le titre est « David et Saül » dimensions 130 X 164 cm

 

Le roi Saül dressé, debout immense surplombant David, jeune homme courbé sur sa harpe …..

L’origine de cette toile est une courte phrase de la bible , livre de Samuel : « Ainsi chaque fois que l’esprit de Yahvé assaillait Saül , David prenait la cithare et il en jouait , alors Saül se calmait, il allait mieux et le mauvais esprit s’écartait de lui » .

C’est bref ! Et quelle imagination , quelle réflexion il a fallu à Rembrandt pour en tirer cette mise en place, pour exprimer l’émotion du vieux roi qui s’essuie l’oeil sur le rideau .

Autant de clefs pour de successives explications ( implications ) parcourent ces toiles, nous pourrions rester des heures à les observer, le regard s’activant de l’un à l’autre des personnages .

Regard actif recevant, analysant, faisant corps avec ces oeuvres dont la puissance de rayonnement fait que ce sont elles qui nous regardent, ce sera le sujet du prochain entretien du mois d’août, vaste et passionnant programme .

Activités autour de l’exposition

Cafés philo chaque samedi sur le thème du point-instant.

Echanges animés par Jean Rougé autour d'œuvres magistrales rendant sensible la présence du point-instant, en préalable à une visite commentée de l’exposition.

- Dürer. Melencolia I

- Le Tintoret. Suzanne et les vieillards

- Rembrandt. "Le retour du fils prodigue" et "La fiancée juive"

- Vermeer. "La jeune fille à la perle"

Regarder.

Oui, entre autre regarder la peinture pour nous mettre en liaison avec le monde extérieur : les yeux balaient et nous mettent instantanément en présence de quantités d’informations contenant une foule de sollicitations silencieuses : le lisse caressant d’un glacis, les rugosités d’un empatement, la lumière qui circule, l’harmonie générale… Avant de voir, le silence prévaut, telle une éponge il nous faut absorber l’ensemble complexe d’une vision car nous voilà placés dans l’infini, dans le subtil de sensations qui nous comblent, alors, quel était ce vide qu’elles remplissent ?, vide déjà là, présent, en attente qui nous prédestinait à recevoir ?

Accueillir l’imprévisible dans toutes ses vibrations débarassés de tous les pré-supposés pour saisir l’unité d’une toile, accueillir l’imprévisible, être présent à la présence de la peinture et s’émerveiller de cette possibilité que nous avons de pouvoir regarder.

J’ai voulu pour la dernière « rencontre » de cette exposition interroger le regard, notre regard porté sur la peinture, sur des toiles qui nous regardent, qui nous interpellent, nous auscultent par leur visage peint et ces questions silencieuses nous interrogent sur nous mêmes. Présences en vis à vis, en regards croisés dans un temps arrêté. Ces yeux ne cillent pas dans la force d’un appel qui nous saisit, comme si chaque regard était une appropriation qui nous engage, comme si par instant la peinture était la vraie vie, la vraie réalité où l’on aimerait se fondre.

Serions nous la somme de tout ce que nous avons admiré en peinture, musique, littérature, la somme de tout ce qui nous a ému, de tout ce qui nous a transformé à force d’errances, ballotés, troublés parfois par des émotions contradictoires et peut être qu’après avoir vu et entendu beaucoup, savoir où l’on en est sur ce chemin des découvertes.

Voici donc deux toiles hollandaises du XVIIᵉ siècle qui participent de l’essor qu’à connu la peinture à cette époque aux Pays-Bas. Essor dont la conséquence est dûe à l’atmosphère favorable provoquée par la Réforme et l’indépendance des Provinces-Unies.

La Réforme, en tarissant l’art religieux, a permis à l’art profane de se développer en traitant des choses et des êtres du quotidien : le portrait, le paysage, la nature morte et les portraits collectifs.

Si l’ensemble des peintres de cette époque se sont spécialisés dans ces genres bien définis, seuls Rembrandt et Vermeer ont pratiqué l’ensemble de ces recherches esthétiques.

Quelques précisions biographiques sur Vermeer dont on connaît peu de choses : il fut longtemps considéré parmi les « petits maîtres » et ce n’est que depuis un peu plus de cent ans qu’on le découvre, l’étudie et reconsidère son importance.

Marcel Proust, dans « La Recherche », évoque une visite au Mauritshuis autour de 1910 où il découvre « La Vue de Delft » (98 × 117 cm), qui éclaire toute la salle, dont la lumière le touche et notamment son petit pan de mur jaune peint par un certain Van der Meer de Delft, artiste à jamais inconnu, à peine identifié !

En 1696, ses toiles qui n’avaient pas trouvé acquéreur furent mises en vente publique. La « Jeune Fille au turban » figurant au catalogue n’atteignit que 36 florins. Lors d’une nouvelle mise aux enchères à la fin du XIXᵉ siècle, elle atteignit 2,30 florins !! Et en 1903, son propriétaire en fit don au Mauritshuis.

Il semble qu’à un moment de sa vie Vermeer ait atteint une certaine célébrité, mais comme Rembrandt son succès disparut, il n’était plus à la mode, les amateurs préférant le maniérisme et la facilité plutôt que le monde intérieur, mystérieux, si sensible de Vermeer.

On ne connaît rien de précis sur sa formation. Il s’apparente aux peintres d’intérieurs transcrivant la simplicité d’instants saisis au quotidien : « L’Atelier du peintre » (120 × 100 cm), « La Dentellière » (24 × 21 cm), « La Laitière » (45,5 × 41 cm). Atmosphères si particulières où, entre eux, les personnages se taisent ; entre eux s’établit une zone qui s’enfonce dans les profondeurs du silence.

Suspens d’un temps qui se dépose sur l’espace, sur les objets, sur les personnages quand tout s’arrête, et cela évoque ces merveilleuses histoires où des voyageurs qui traversent une forêt s’arrêtent un instant pour écouter le chant d’un oiseau et, plus tard, s’aperçoivent, en quittant la forêt, que le temps est resté en suspens pendant l’écoute de l’oiseau et que des dizaines, des centaines d’années se sont écoulées sans qu’ils s’en soient rendus compte.

Mystère tellement attachant du temps de Vermeer, de sa vie, de son talent, de la chronologie de ses œuvres dont très peu sont datées. Il travaillait lentement et sa production peu nombreuse semble avoir été collectionnée par de rares amateurs.

Il fait partie de ces peintres qui ont en eux une lumière qu’ils portent sur ce qu’ils regardent, muette présence, tendresse intime qui émane, la lumière est partout, douce, caressante, apaisée.

Langage de l’inconscient qui échappe à l’analyse dans une contemplation qui n’est pas spectacle mais la pénétration dans un monde intime.

Obscur témoignage d’une ressource de sensibilité transposée dans l’image.

Proust l’a expliqué ainsi : « Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d’atomes et de les regrouper suivant un ordre absolument contraire. »

Le style est question non de technique mais de vision. Il est révélateur de la différence entre notre perception et celle d’un autre que nous. Grâce à l’art, par ces rencontres, nous multiplions les visions que d’autres ont eues sur le réel, nous permettant peut-être de découvrir d’autres réalités…

Long, très long préambule et nous allons maintenant nous placer sous les regards de deux toiles : « L’Homme au casque d’or » (67 × 50 cm) et « La Jeune Fille à la perle », nommée aussi « La Jeune Fille au turban » (46,5 × 40 cm).

« L’Homme au casque d’or » est le chef-d’œuvre d’un anonyme. Il fut longtemps attribué à Rembrandt, il était dit alors que son frère avait posé pour le visage.

Il fut déclassé il y a peu, il appartient cependant à un des peintres de l’atelier de Rembrandt par sa facture, sa densité, son pathétisme visionnaire.

Je trouve attachant que cette toile soit l’œuvre d’un inconnu qui un instant fut l’égal du maître ; peut-être que Rembrandt aurait aimé peindre l’or dont les feux émergent des ténèbres, le triomphe d’un casque dont le métal repoussé capte toute la lumière, c’est peint large, gras, en épaisseur, il y a mis le doigt écrasant la matière en volutes successives d’éclats tourbillonnants.

Ultime triomphe de l’or ruisselant surplombant le sombre, la clôture d’un regard d’homme mûr, fort de son passé, soldat tourné vers lui-même dans la profondeur de la gravité de sa réflexion qui nous juge, interroge notre capacité d’introspection, soupèse notre désir de percevoir au-delà d’une vision première réductrice.

Qui sommes-nous à l’observer ainsi dans toute la force de sa présence ?

 Nous sommes ici au-delà de la peinture, dans la magie d’une présence, d’un regard lourd sur nous-mêmes. 

L’autre toile, « La Jeune Fille à la perle », est d’un registre tout différent, elle nous dit la fraîcheur absolue du regard direct, ouvert d’une jeune fille dont le visage tourné par-dessus son épaule monte vers le spectateur.

Regard en attente d’un geste, d’une réponse à son interrogation muette.

Confiante, elle ne dissimule rien, nous offrant l’intensité d’un instant saisi.

Le bleu du turban s’ajoute à la lumière de son teint, sa lèvre rose, si prête à nous dire, est entrouverte, à peine mouillée.

C’est vu, c’est peint avec une grande simplicité, rien ne perturbe ce visage, simplicité qui s’appuie sur un immense savoir, une immense maîtrise où chaque élément peint porte en lui l’amplitude, la présence du vivant.

Pour plonger dans ces temps anciens, il nous faut sortir de notre époque et traverser des zones obscures qui impliquent de violentes remises en causes.

Regards sur les cycles de la vie par ces chefs-d’œuvre qui diffusent le génie d’une époque et nous sont une consolation du quotidien car ils sont porteurs de l’énergie vitale de la création qui nous propulse vers l’énergie de nos propres possibilités, là où l’apparence est à dépasser pour voir plus loin, pour dire plus profond.

Car il ne s’agit pas d’être seulement spectateurs, de monter sur les épaules de ces géants pour croire que tout ce temps passé ait pu améliorer, augmenter nos capacités pour faire mieux.

Ces êtres-là avaient les mêmes yeux que nous, les mêmes incertitudes et un plus grand inconfort, ce ne sont pas des surhommes, ils ont eu en eux le désir forcené de faire bien, de faire juste, d’être au maximum de leur savoir-faire dans l’exigence d’une qualité qui transcende le temps et les modes.

Alors mettons à vif nos possibilités d’appréhension, toutes ces possibilités que le regard nous apporte pour comprendre, pour donner sens et nous situer dans cet extraordinaire espace qu’est la vie, et ses renouvellements.

Et si vivre n’était que cette capacité à regarder, à s’imprégner de tout ce qui nous entoure pour le connaître, le comprendre et l’aimer, oui l’aimer malgré tout parce qu’il n’y a pas d’autre voie pour s’accepter soi-même, pour avancer et faire, et faire encore…

Juste pour terminer, une phrase brûlante d’Hildegarde de Bingen : « Je suis ardée par l’ardeur de l’ardent ! »

C’est une phrase qui nous donne des ailes !

Ces quatre « rencontres » tout au long de cette exposition m’ont beaucoup apporté, bien plus que toutes mes autres expositions car elles m’ont amené à préciser ce que j’aime, ce qui alors n’était que confusément ressenti.

Peut-être, si vous le désirez, si vous avez des idées, pourrions-nous plus tard prolonger ces interrogations au sujet de la peinture ?

Et si nous prolongions d’un épisode les aventures de nos héros ?

Par exemple : « Quand l’homme au casque posa son noir regard sur le visage si clair de l’espiègle jeune fille, celle-ci, face à l’énormité de ce casque rutilant, éclata d’un rire dont les cascades résonnèrent longtemps dans les arabesques d’or… »

Grâce à l’imagination cela ne s’arrête jamais !

Merci de votre présence.