Exposition Jean Rougé

Activités autour de l’exposition

Echanges autour de « Suzanne et les vieillards » du Tintoret

Suzanne et les Vieillards (ou Suzanne et les deux vieillards ou encore Suzanne au bain) est le chapitre 13 du Livre de Daniel dans sa version deutérocanonique.

Le chapitre relate l’histoire d’une jeune femme, Suzanne qui, observée alors qu’elle prend son bain, refuse les propositions malhonnêtes de deux vieillards. Pour se venger, ceux-ci l’accusent alors d’adultère et la font condamner à mort, mais le prophète Daniel, encore adolescent, intervient et prouve son innocence. Il fait condamner les vieillards. Ce texte, présent dans la Septante, a fait l’objet de nombreuses représentations.

Le Tintoret (1518-1594)  était vénitien, Boticelli et Raphaël l’avaient très légèrement précédé, il était

contemporain de Michel Ange. Il était contemporain de Michel Ange, du Titien et de Véronèse. Il a réalisé de nombreuses peintures religieuses de très très grands formats, grouillantes de personnages à l’instar de Michel Ange et de la Sixtine .

La peinture du Tintoret est dynamique , il aime le mouvement des corps , leur envol , les rapports clairs /sombres exacerbés , une forme d’écriture lyrique , abondante.

Je ne vous ferai pas l’historique du 16e siècle Italien ni la vie du Tintoret en puisant dans

Wikipédia. Contentons nous de promener un regard neuf sur cette toile pour en extraire toutes les qualités .

Paradoxalement au lyrisme du Tintoret « Suzanne et les vieillards « est une toile calme , intime , sorte d’exaltation de la féminité, affirmation de la sensualité d’un corps nu où dans une pose abandonnée Suzanne se regarde dans un miroir.

Son visage est petit, tout petit par rapport aux formes somptueuses de son corps, pourtant Le Tintoret connaissait les proportions « idéales » d’un corps, établies avant lui par Dürer et Vinci, mais il n’en tient pas compte, de même il exalte la lumière sur Suzanne sans aucune référence à la réalité afin qu’elle soit plus éclatante encore : son corps est blanc, une peau de lait qui capte toute la lumière alors que l’espace autour d’elle est sombre où moins lumineux.

Cette distance avec la réalité permet un effet de contraste saisissant, permet au peintre d’exalter son sujet suivant son désir.

Un des vieillards est placé tout en bas à l’angle gauche, l’autre tout mince debout à l’extrémité du panneau qui comme une haie sépare du jardin, ils sont presque accessoires dans cette composition où voyeurs méprisables ils sont écrasés par l’amplitude de Suzanne.

Le jardin est traité en profondeur, une sorte d’allée nous ouvre un espace très éloigné ce qui permet à Suzanne de se décaler, d’apparaitre au premier plan.

Cette toile est d’une beauté saisissante , tout est accordé , bien à sa place pour une valorisation de chaque élément figuré, un équilibre rare entre la force d’une présence et une infinie délicatesse.

Ici Le Tintoret dans une sorte de stratégie du regard nous guide à l’intérieur de sa toile :

À partir de la perspective accélérée de la haie de feuillage l’oeil est entraîné dans l’infini du fond du jardin, tout est délicieux : les arbres au loin, les oiseaux posés, les feuillages, les fleurs, le fin visage de Suzanne et sa coiffure aux tresses en épis de blé, la main si délicate posée sur le pied, ses bijoux , le nécéssaire de toilette …. La lumière ruisselle, le charme nous saisit, beau à en pleurer. C’est une toile immense, impossible de la quitter des yeux. J’avais fait le voyage à Vienne pour la voir.

Et d’insister lourdement sur le fait que l’on ne pénètre ces chefs d’oeuvres que saisi par l’émotion qui nous poussera à désirer tenter comprendre la capacité de dépassement qu’ils suscitent en nous .

Ce désir, cette curiosité, ce goût de connaître par soi même pour communiquer avec les oeuvres du passé et nous projeter dans des résolutions personnelles où la beauté est présente.

Il s’agit ici de transmettre, de recevoir pour donner. Car se frotter à ces immenses peintres nous fait respirer un air plus vif, une ventilation qui nous augmente.

Et de vous remercier de votre présence, vous remercier d’être sortis de l’indifférence , d’utiliser votre instant de vie pour gagner en émotion, à circuler dans un chef d’oeuvre.

Et cet instant nous ramène au texte de Pierre Michel Klein que nous avons parcouru au café philo qui fut le prétexte de cette exposition . L’auteur s’interroge sur la suite d’instants qui constitue la durée jusqu’à isoler un «point instant » où s’effondrent dans une collision le passé et le futur, instant d’intense dans lequel plus rien n’existe que lui même, espace vide riche de tous les possibles où l’on peut creuser profond, sans durée .

De même ces parenthèses du temps où par une concentration active rien d’autre n’existe qu’une plongée dans l’acte de faire, jusqu’à s’oublier soi même et s’établir dans une projection où le temps, la durée n’existent plus car distendus dans l’espace de la toile , hors de la durée habituelle.

Ces oeuvres que nous admirons sont comme suspendues dans un moment indéterminé , lointain qui fait surgir un monde vibrant d’harmonies, de subtilités qui nous émeuvent. Merveille de captation, de rencontre par delà les siècles parce qu’en toute simplicité nous nous plaçons en capacité de recevoir. Sans calcul, sans à priori, recevoir.

Peinture jouant sur l’émotion qui occulte toute l’organisation savante qui sous tend cette toile, cette construction existe forcément mais le peintre par élégance nous la fait oublier sollicitant seule le sensible vers l’immatériel et l’indicible, le charme. Enfin tout ce qui n’est pas quantifiable .

Face à la réalité observée, nous avons l’affirmation de l’ autonomie de la matière picturale, aucun souci de rendre la plastique par le modelé, il se contente d’une certaine coïncidence optique pour permettre de reconnaître les éléments en s’autorisant un travail sur la matière par des effets d’onctuosité, de légèreté, de transparences où d’empâtements.

Il me plait de penser qu’à l’origine un désordre préludait à l’élaboration, à l’organisation structurée de la toile, comme s’il fallait partir d’un chaos initial bouillonnant, riche de devenirs possibles qui l’organiseront. Affiner, ordonner ce chaos tout en laissant percevoir comme en creux l’énergie de départ, surtout ne pas l’assécher de façon à ce que la lecture logique, finie, contienne encore la palpitation généreuse de la vie.

La gageure du peintre ne serait elle pas de tenter rendre vivante la peinture, de faire en sorte que par le contact, la juxtaposition de touches, de couleurs, la vie dans sa mouvance s’installe ? Faire que la matière se mette à tressaillir!

Monde complexe où sur un rectangle plat des forces cohabitent, se répandent en contacts en soutiens, en caresses. C’est très sensuel la peinture: s’y projettent toutes les retenues, tous les excès pour y transcrire le témoignage d’instants fugitifs qu’il devient possible de fixer, de les arrêter tout en les rendant vivants ! Soyons fous.

Cette jeune femme, ce modèle devait beaucoup compter pour Le Tintoret pour pareillement l’exalter dans tous les plis de son corps car je retrouve son visage et sa plénitude dans une autre de ses toiles où elle fuit, d’une beauté souveraine, le combat de St Georges et du dragon. Même visage tourné, éclatante et sensuelle dans une robe bleue enveloppée d’un châle rose, là encore elle est la seule lumière, le reste de la toile : le combat et le paysage sont peint dans des tons plus neutres. Pourquoi ne pas supposer que c’est le regard amoureux qu’il porte sur cette jeune femme qui transcende ses capacités? Qui fait qu’il nous la rend vivante.

 Rêvons : Seul l’amour qui fait pousser les ailes et tutoyer les anges ….

Hokusai vieux disait qu’enfin il était parvenu à faire un trait vivant qu’il décomposait ainsi : depuis l’appui du commencement, la traîne du tracé puis le soulevé qui termine. Rester comme Hokusai dans la vigilance d’un ressenti de tous les instants.

Cette toile, ce chef d’oeuvre a cinq siècles et pour moi un tel charme n’a jamais été dépassé, comprenez la difficulté après la vision d’une telle beauté , de chanter sa chansonnette, de tenter d’exister à l’ombre de ces géants, cependant ils nous transportent sans nous écraser alors osons, osons dire qu’on les aime, qu’ils sont en nous dans un chemin d’exigences et de libertés.

Quel est le sens de tout cela? Qu’est ce qui pousse un homme lorsqu’il est jeune à choisir de consacrer sa vie à peindre, à sculpter, à cultiver son jardin, à décider de s’extraire d’un cursus logique pour s’engager dans une discipline qu’il n’est pas sûr de pouvoir mener à bien, par sûr non plus de pouvoir financièrement en vivre. Folie de se projeter dans l’inconnu porté par la certitude d’une passion.

Quête du sens de sa propre vie au travers de ses capacités d’enthousiasmes, chemin tortueux, solitaire, douloureux souvent, tant de remises en causes, tant d’échecs à surmonter par une volonté pugnace .

Il n’y a pas de réponse globale: autant d’individus autant de réponses, de questionnements différents. Pourquoi le sens ? Et pourquoi le pourquoi du sens, et pourquoi le pourquoi du pourquoi ? Questionnement en abîme …

Le sens c’est vivre et ces toiles présentées sont autant de preuves d’instants de vie , d’instants de confrontations et c’est tellement extraordinaire de se prolonger chaque jour vers un nouveau but, vers une nouvelle toile. Extraordinaire d’être dans un corps qui a tant de potentialités, nous avons tous en nous ces mêmes potentialités cependant et malheureusement nous n’avons pas tous l’opportunité où la force pour les développer.

Nous reste alors la capacité de voir, d’entendre et grâce à Charlotte et à James qui nous accueillent la possibilité de nous réunir en ce lieu, d’échanger et d’y prendre un grand plaisir.

Merci à vous .

Activités autour de l’exposition

Cafés philo chaque samedi sur le thème du point-instant.

Echanges animés par Jean Rougé autour d'œuvres magistrales rendant sensible la présence du point-instant, en préalable à une visite commentée de l’exposition.

- Dürer. Melencolia I

- Le Tintoret. Suzanne et les vieillards

- Rembrandt. "Le retour du fils prodigue" et "La fiancée juive"

- Vermeer. "La jeune fille à la perle"