La séance du café philo du 16 mai 2026, s’est ouverte sur un rappel pratique : un vernissage a lieu le soir même à 19h, autour du travail de Jean Rougé. Cette présence de la peinture et de l’art va progressivement devenir l’un des fils conducteurs de la discussion. Mais le point de départ philosophique est d’abord la question du réel, telle qu’elle a été travaillée les séances précédentes à partir de Pierre Michel Klein. Il s’agit de savoir si le réel n’est accessible qu’à travers une expérience subjective ou s’il possède une consistance indépendante de toute perception.
Le cadre théorique rappelé repose sur la distinction entre deux formes du temps : le temps irréversible, celui qu’on ne peut pas remonter, et le temps irrévocable, celui qui signifie qu’une chose ayant eu lieu ne peut plus ne pas avoir eu lieu. Pierre Michel Klein semble déplacer la hiérarchie habituelle entre ces deux modalités du temps : ce ne serait pas le temps irréversible qui fonde l’irrévocable, mais l’irrévocable qui serait premier et à partir duquel apparaîtrait le temps continu. Cette idée ouvre une réflexion sur l’événement, l’instant, la naissance et la mort : toute chose qui advient laisse une trace irrévocable dans le réel.
Pour interroger cette réalité indépendante de nous, plusieurs exemples sont proposés : l’oiseau qui apparaît ou disparaît à l’horizon, la lumière d’une étoile arrivant sur une terre inhabitée, ou encore un jeu de cartes posé face cachée. La question devient alors : une chose existe-t-elle réellement si personne ne la perçoit ? Certains défendent l’idée que les phénomènes existent en eux-mêmes, sans observateur. D’autres répondent que sans observateur, il n’y a pas de sens, donc peut-être pas de réalité au sens humain du terme. Une distinction se dessine alors entre réalité et réel : la réalité serait déjà prise dans un sens, une perception, une construction ; le réel désignerait ce qui existe avant ou en dehors de cette construction.
La discussion s’est ensuite concentrée sur le rapport entre sensation et perception. Il est proposé de distinguer une sensation première, brute, corporelle, et la perception qui vient ensuite la mettre en forme à partir du langage, de l’imaginaire, de la culture et de l’expérience personnelle. Le corps sensible serait immergé dans un environnement matériel avant même que l’esprit ne construise une représentation. La question devient alors : peut-on accéder à une sensation pure, antérieure à toute interprétation ?
L’angoisse sert d’exemple privilégié. Elle est décrite comme une expérience corporelle intense, parfois incompréhensible, qui surgit avant que l’on puisse l’expliquer. On peut vivre l’angoisse sans la comprendre. Elle manifeste alors le corps qui se rappelle à nous, dans sa matérialité : poitrine serrée, souffle coupé, trouble organique. Certains objectent que l’angoisse reste liée à l’histoire personnelle, à l’inconscient, aux expériences antérieures. Mais l’enjeu est précisément de descendre sous ces explications, vers la sensation elle-même. L’angoisse devient ainsi une possible voie d’accès au réel, non pas comme signification psychologique, mais comme choc sensible.
Cette réflexion conduit à une interrogation plus large : peut-on déposer notre langage, notre imaginaire, notre esprit même, pour n’être plus qu’un corps sensible ? La méditation, certaines expériences mystiques, les états modifiés de conscience ou encore certaines pratiques artistiques sont évoqués comme des tentatives d’approcher cette zone antérieure au sens. Dans la méditation, par exemple, la distinction entre le corps et la brise peut s’effacer. Il ne reste plus un sujet qui perçoit un objet, mais une continuité sensible. La référence au bouddhisme et à l’absence de moi permet de penser une sortie momentanée de l’ego, du langage et des formes ordinaires de la perception.
Les grands mystiques sont alors convoqués comme ceux qui auraient tenté de témoigner de cette expérience impossible à dire. Leur parole cherche à approcher ce qui échappe aux mots, mais toute mise en mots risque déjà de trahir l’expérience. Maître Eckhart est évoqué à travers son rapport au néant : non pas un néant simplement négatif, mais une limite où le sens se défait. Antonin Artaud est également mentionné, avec sa formule provocatrice : « là où ça sent la merde, ça sent l’être ». À travers cette brutalité, il ramène l’être à la matérialité la plus nue du corps.
Un autre axe de la séance concerne la logique. La discussion aborde le tiers exclu aristotélicien et le tiers inclus, notamment à partir d’exemples comme la porte ouverte, fermée ou entrouverte. Dans une logique classique, une porte ne peut pas être à la fois ouverte et fermée ; mais dans une logique plus nuancée, elle peut être ouverte à 20 % et fermée à 80 %. Cette réflexion permet de penser les états intermédiaires : entre vie et mort, entre apparition et disparition, entre perception et réel. Le réel apparaît alors comme quelque chose de plus continu, plus flou, plus difficile à découper que nos catégories ordinaires ne le laissent croire.
La seconde grande partie de la séance se tourne vers l’art, en lien avec le vernissage. Comment regarder un tableau sans immédiatement le réduire à ce qu’il représente ? Comment accéder à la peinture en tant que peinture, au trait, à la matière, à la couleur, avant l’image et le langage ? La peinture abstraite semble faciliter cet exercice, mais la question vaut aussi pour la peinture figurative : peut-on regarder un tableau figuratif en oubliant ce qu’il figure ?
Jean Rougé intervient alors sur sa pratique picturale. Il décrit des moments où il entre dans le tableau, où le geste devient presque inconscient, où les formes s’enchaînent. Les rubans présents dans son travail sont reliés à un souvenir d’enfance : des rubans métalliques tombant du ciel à la fin de la guerre, largués pour brouiller les radars. Cette scène, à la fois matérielle, sonore, lumineuse et presque magique, semble avoir laissé une trace sensible profonde, revenue ensuite dans la peinture.
La discussion s’élargit au trait. Le trait est présenté comme une trace corporelle antérieure au langage. Chacun a une écriture propre, un geste propre, une manière singulière d’inscrire son corps dans la matière. Giacometti, avec ses lignes multiples et son « nuage » de traits, Rembrandt, avec ses épaisseurs de matière, ou encore la calligraphie, sont évoqués comme autant de manières d’approcher cette sensation première. Le trait n’est pas seulement représentation : il est présence du corps, inscription d’une individualité sensible.
La séance se conclut sans prétendre avoir « fait le tour de la réalité ». Mais elle aura déplacé la question initiale : le réel n’est peut-être pas ce que nous comprenons, ni même ce que nous percevons clairement. Il serait plutôt ce qui nous précède, nous traverse, nous affecte, parfois nous écrase — comme la beauté, l’angoisse, la matière, le trait ou la lumière d’une étoile.