Notre discussion de ce samedi 9 mai a porté sur la disparition, pensée à partir d’une analogie entre temps et espace : « le point étant à l’espace ce que l’instant est au temps ». À partir de l’exemple de l’oiseau qui disparaît à l’horizon, on distingue deux perspectives : celle de l’observateur, pour qui l’oiseau disparaît, et celle de l’oiseau lui-même, qui demeure ce qu’il est. La disparition temporelle semble concerner le présent : ce n’est pas d’abord la chose qui disparaît, mais le présent qui la quitte. L’oiseau demeure oiseau, bien qu’il ne soit plus présent pour celui qui le regarde.
La difficulté s’accroît lorsque la disparition est pensée dans l’espace. L’exemple de l’oiseau réduit en cendres en s’approchant du soleil a permis d’interroger non plus seulement la disparition « pour nous », mais la disparition de l’ici même de la chose. Pierre Michel Klein, dans son texte, propose l’idée d’un « passé spatial » : de même qu’une chose peut être dans le passé sans exister dans le présent, elle pourrait être dans l’absence sans exister dans la présence. D’où la formule centrale : « être sans exister », ou « inexister irrévocablement ».
L’instant a ensuite été défini non comme un présent infinitésimal, mais comme une suspension entre passé et futur. L’exemple de « l’instant de ma mort », être encore vivant et déjà mort, ni l’un ni l’autre et les deux à la fois, a servi à comprendre ce « presqu’être ». L’instant ne serait pas un point stable du présent, mais une collision entre passé et futur, sans passage par un présent consistant. De même, dans l’espace, le point serait le lieu paradoxal où l’ici s’élide.
Un long passage du texte a été commenté : il y est question de l’effacement du présent temporel dans le temps et l’instant, et du présent spatial dans l’espace et le point. L’« ici-maintenant » se déchire, laissant place à une forme d’ubiquité ou de « quandoquité » : une suspension entre ici et là-bas, entre avant et après. La disparition apparaît comme un mode d’être paradoxal : ce qui n’est plus n’est nulle part, mais demeure « en secret ».
La discussion s’est ensuite orientée vers l’irrévocabilité. Le passé est-il irrévocable parce que le temps est irréversible, ou faut-il au contraire penser que l’irréversibilité du temps s’ancre dans l’irrévocabilité du passé ? L’auteur semble renverser l’approche habituelle : ce n’est pas seulement parce que le temps ne revient pas que le passé est irrévocable ; c’est parce que ce qui a eu lieu ne peut pas ne pas avoir eu lieu que le temps prend son caractère irréversible.
Une tension est apparue autour de la psychologisation. Certains ont proposé de rapprocher cette pensée de l’expérience subjective, du trauma, de la mémoire ou du vécu. D’autres ont insisté sur la nécessité de rester au niveau des principes : l’enjeu n’est pas de s’imaginer à la place de l’oiseau, mais de penser logiquement la différence entre disparition pour un observateur et disparition de la chose elle-même. L’exemple de la vague qui s’échoue sur la plage a permis de sortir du vivant : il y a un instant où la vague est encore vague et déjà plus vague.
L’exemple de la lumière des étoiles a joué un rôle important dans nos échanges. Lorsque nous regardons une étoile, nous voyons peut-être quelque chose qui n’existe plus. Le photon arrive dans le présent, mais l’étoile dont il provient appartient déjà au passé. Cela a permis d’interroger la réalité du passé : le passé est-il réel ? Est-il seulement mémoire, information, reconstruction ? Ou bien possède-t-il une forme d’être propre, indépendante de toute conscience ? L’exemple de la Terre recevant la lumière d’étoiles avant même l’apparition de la vie a servi à soutenir l’idée d’un passé réel sans observateur.
La question des fictions a ensuite compliqué le débat. Une chimère ou Madame Bovary n’ont pas existé comme choses réelles, mais la pensée de la chimère ou l’écriture de Madame Bovary ont bien eu lieu. Ce qui est irrévocable, ce n’est donc pas l’existence de l’objet fictif, mais l’acte de pensée, de nomination ou de création qui l’a produit.
Enfin, la discussion s’est déplacée vers le réel et la subjectivité. Certains ont défendu l’idée que notre accès au monde est toujours médiatisé par nos perceptions, notre cerveau, notre conscience : nous vivrions dans une réalité interprétée. D’autres ont proposé de distinguer réalité et réel. La réalité serait le monde tel qu’il est perçu subjectivement ; le réel, lui, pourrait surgir lorsque la subjectivité est court-circuitée : douleur extrême, jouissance, intoxication, méditation profonde, expérience mystique ou extinction momentanée de la conscience.
La séance s’est terminée sur une hypothèse : plus la subjectivité se complexifie, plus elle nous éloigne peut-être du réel. Les formes de vie les plus simples, ou même la matière, seraient peut-être plus proches de ce réel brut que l’humain, toujours pris dans la mémoire, l’interprétation et le langage. Le débat aura donc suivi un trajet allant de la disparition de l’oiseau à la question la plus fondamentale : qu’est-ce qui demeure de ce qui a disparu ?