Café philosophie du 31 octobre 2026
Cette dernière séance consacrée à Dōgen et à La vision immédiate a permis de revenir sur les principales questions soulevées au cours des semaines précédentes : les limites du langage, la possibilité d’une connaissance immédiate du réel, la non-dualité entre soi et le monde, mais aussi les conséquences éthiques et politiques d’une telle conception. La discussion a progressivement fait apparaître plusieurs tensions entre l’expérience bouddhiste et la pensée conceptuelle occidentale, ouvrant ainsi la transition vers le prochain cycle consacré à Alain Badiou.
Les derniers textes de Dōgen ont d’abord été abordés à partir de leur puissance poétique. Les montagnes qui s’écoulent, l’eau qui n’est ni forte ni faible, ni chaude ni froide, les pierres qui possèdent des caractères masculins ou féminins : autant d’images paradoxales qui défont les représentations habituelles du monde.
Cette poésie des contraires, rapprochée notamment de celle de Corneille, ne chercherait pas simplement à produire un effet esthétique. Elle viserait à déstabiliser les catégories au moyen desquelles nous organisons notre expérience. Les oppositions entre mouvement et immobilité, existence et non-existence, sujet et objet cessent d’apparaître comme des distinctions absolues.
Une question centrale s’est alors imposée : Dōgen cherche-t-il à montrer quelque chose qui ne peut pas être dit ? Cette interrogation prolongeait la réflexion précédente sur l’antiphilosophie chez Badiou, particulièrement à travers Nietzsche, Wittgenstein et Lacan. L’antiphilosophie affirme, selon des modalités différentes, l’existence d’une dimension de l’expérience irréductible à l’énoncé conceptuel. Ce qui ne peut être dit pourrait néanmoins être montré, éprouvé ou accompli dans un acte.
Les paradoxes de Dōgen participeraient ainsi d’une forme de monstration : ils ne définiraient pas une réalité cachée, mais tenteraient de modifier notre manière de l’appréhender. Cette hypothèse a cependant rencontré plusieurs objections. Comment affirmer l’existence de quelque chose d’indicible sans déjà en dire quelque chose ? Et comment distinguer une expérience réellement inaccessible au langage d’une simple difficulté à trouver les mots adéquats ?
La discussion s’est poursuivie autour de l’ambivalence du langage. Dōgen multiplie les formulations, bouleverse la syntaxe et inverse l’ordre des propositions, comme dans ses variations autour de l’affirmation « l’esprit en tant que tel est le Bouddha ». Mais il affirme également que l’attachement aux phrases fait obstacle à la Voie. Cette contradiction apparente pourrait être constitutive de sa démarche : employer les mots pour conduire à une expérience qui ne leur serait plus subordonnée. La traduction ajoute une difficulté supplémentaire. Les références mythologiques chinoises, les jeux sur les caractères et les particularités grammaticales des textes originaux échappent partiellement au lecteur occidental. Certains passages apparemment absurdes deviennent plus intelligibles lorsqu’on retrouve leur contexte culturel.
Le débat s’est ensuite déplacé vers la fonction même des concepts. Lorsque nous appelons « montagne » une multitude de formations singulières, nous gagnons une catégorie générale, mais nous risquons de perdre quelque chose de leur singularité.
La formule de Dōgen selon laquelle « les montagnes sont des montagnes, les rivières des rivières » pourrait alors signifier que les choses n’ont pas besoin d’une essence idéale pour exister. Elles ne seraient pas les manifestations particulières d’un concept qui leur préexisterait. Cette interrogation a fait resurgir le problème médiéval des universaux : les concepts expriment-ils une réalité préexistante ou sont-ils construits à partir de la diversité des choses ? La possibilité d’une pensée sans langage a également été discutée. Si les animaux semblent pouvoir penser sans disposer d’un langage comparable au nôtre, les humains peuvent-ils véritablement retrouver une expérience indépendante des structures linguistiques qui les constituent ? Même notre pensée par images n’est-elle pas déjà traversée par le langage ?
C’est précisément sur ce point qu’est à nouveau intervenue la distinction entre l’étude du bouddhisme et sa pratique. La méditation, notamment le zazen, chercherait moins à supprimer la pensée qu’à suspendre son activité habituelle : juger, distinguer, nommer, interpréter. Il ne s’agirait pas de s’abstraire du monde, mais au contraire de cesser de s’en considérer séparé. L’éveil serait alors l’expérience de la non-dualité : non plus un sujet contemplant un objet, mais une participation immédiate à ce qui est.
La formule zen, citée par Roland Barthes, « Assis paisiblement, sans rien faire, le printemps vient et l’herbe croît d’elle-même » (Roland Barthes – Collège de France – séance du 8 décembre 1979), illustre cette disparition de la centralité du sujet. Sa construction grammaticale elle-même semble accompagner l’effacement du « je ».
Cependant, cette conception a soulevé de nouvelles objections. La pensée n’est-elle pas constitutive de notre existence ? Que signifie rechercher un état dans lequel elle ne ferait plus obstacle ? Et peut-on encore parler d’un « tout » lorsque les distinctions entre les êtres se trouvent suspendues ? La vacuité bouddhiste a été rappelée comme une réponse possible : elle ne désigne pas un néant ni une uniformité, mais l’absence d’essence fixe des phénomènes, leur interdépendance et leur impermanence.
La question de l’indicible nous a conduit à examiner le statut de l’art. La musique, la poésie ou la sculpture semblent capables de susciter des expériences qui excèdent leur description. Mais cela signifie-t-il que l’art dévoile une réalité invisible, antérieure aux formes qu’il produit ? Une telle conception pourrait conduire à une interprétation platonicienne de l’artiste, comme celui qui accède à une dimension du réel inaccessible aux autres.
À cette hypothèse a été opposée l’idée que les formes artistiques produisent des expériences nouvelles plutôt qu’elles ne révèlent des formes préexistantes. L’exemple des émotions nous a permis de préciser le problème. Décrire une douleur n’équivaut pas à la faire éprouver, mais cette différence n’interdit nullement sa communication. La littérature témoigne précisément de la puissance des mots à transmettre quelque chose de l’expérience affective. La distinction entre transmettre, comprendre et éprouver demeure donc essentielle. Le langage ne reproduit pas intégralement l’expérience, mais il rend possible sa mise en commun.
Notre discussion s’est finalement déplacée vers les relations humaines. D’après une participante, la pratique bouddhiste permettrait de désamorcer certains conflits en transformant notre rapport à autrui. En cessant de nous identifier à nos jugements et à nos réactions hostiles, nous pourrions découvrir une proximité fondamentale avec les autres êtres. Mais cette disparition des conflits signifie-t-elle également un effacement des différences ?
Cette distinction a été vigoureusement discutée. Reconnaître une commune nature de Bouddha à tous les êtres n’implique pas nécessairement l’uniformité des individus. Toutefois, la recherche du semblable pourrait risquer de subordonner l’altérité à une identité fondamentale. Cette question engage directement la conception de l’amour chez Badiou, qui ne repose pas sur la reconnaissance du semblable, mais sur la rencontre de l’autre et la construction d’un monde à partir de la différence.
Une autre difficulté a été soulevée : transformer son propre rapport au conflit ne suffit pas nécessairement à résoudre les antagonismes réels. Les oppositions politiques, les conflits de valeurs ou les rapports de domination ne disparaissent pas simplement parce qu’un individu cesse d’éprouver de l’hostilité. Le caractère parfois violemment polémique des écrits de Dōgen, qui condamne sévèrement certaines doctrines concurrentes, a d’ailleurs été relevé comme une tension interne à son enseignement.
La séance s’est achevée par la présentation du cycle consacré à Alain Badiou. Après un rappel de son parcours intellectuel et politique, depuis son engagement socialiste jusqu’au maoïsme et à l’élaboration de son système philosophique, les grandes orientations de sa pensée ont été introduites.
Pour Badiou, la philosophie est conditionnée par quatre procédures de vérité : la science, l’art, la politique et l’amour. Ces vérités se produisent indépendamment de la philosophie, dont la tâche consiste à penser leur coexistence et leurs conséquences. Quant à l’être en tant qu’être, son discours relève, selon lui, des mathématiques.
Le cycle débutera par Éloge de l’amour, avant de se poursuivre notamment avec La vraie vie, puis éventuellement avec Méditation sur le concept de nature, L’éthique et enfin L’Éloge de la politique.
Ce passage de Dōgen à Badiou ouvre une interrogation qui prolongera directement les discussions précédentes : faut-il chercher la vérité dans la suspension des différences et la disparition de la séparation entre soi et le monde, ou dans un événement qui, à partir de la différence, rend possible la construction d’un monde nouveau ? C’est notamment autour de cette alternative, entre expérience de la non-dualité et vérité de la rencontre, que s’engagera la lecture de l’Éloge de l’amour.