Café philosophie du 10 octobre 2026
Pendant notre séance du 10 octobre 2026 nous avons poursuivi l’étude de l’introduction au Shōbōgenzō de Dōgen, par Bernard Faure, notamment de ses derniers chapitres, consacrés aux controverses doctrinales du bouddhisme zen. Les échanges ont progressivement conduit à interroger les notions d’éveil, de vacuité, d’impermanence et de sujet, avant d’ouvrir une confrontation entre la pensée bouddhiste et la philosophie d’Alain Badiou, particulièrement autour de l’existence de vérités universelles.
Notre discussion s’est d’abord concentrée sur l’opposition entre deux conceptions de l’éveil. Selon l’approche gradualiste, celui-ci résulte d’un cheminement, d’une discipline et de pratiques permettant de réaliser progressivement la nature de Bouddha. À l’inverse, l’approche subitiste considère que l’éveil peut survenir immédiatement, sans médiation technique ou conceptuelle. Dans cette perspective, rechercher délibérément l’éveil risque précisément d’en empêcher la réalisation : tout moyen employé pour atteindre une fin peut dénaturer cette fin.
La position de Dōgen apparaît cependant difficile à déterminer. Il semble simultanément critiquer ces deux orientations et emprunter à chacune. Cette ambiguïté a été replacée dans le contexte historique du Japon du XIIIe siècle, marqué par l’affirmation du pouvoir des samouraïs et les rivalités entre écoles bouddhistes. Les controverses doctrinales participaient également de luttes institutionnelles et politiques. Dōgen, tout en entretenant certains rapports avec le pouvoir, cherche à préserver son indépendance.
Cette opposition a permis de revenir sur l’indissociabilité de la théorie et de la pratique dans le bouddhisme. Comprendre l’éveil ne saurait relever de la seule activité intellectuelle : il faudrait en faire l’expérience. Un rapprochement a été proposé avec la notion marxiste de praxis, tout en rappelant que les philosophies antiques, notamment le stoïcisme, avaient déjà développé cette articulation entre pensée et manière de vivre.
Une pratiquante du bouddhisme de Nichiren a présenté une autre conception, fondée sur l’articulation de la foi, de l’étude et de la pratique. Celle-ci permettrait de « polir » l’état de Bouddha présent en chacun, notamment pour transformer les états de colère ou de souffrance.
Nos échanges ont ensuite porté sur une difficulté centrale : comment comprendre l’affirmation selon laquelle le moi n’existe pas, alors que Dōgen invite simultanément à apprendre à se connaître soi-même, puis à s’oublier ?
La contradiction n’est qu’apparente si l’on distingue l’existence phénoménale du moi de l’existence d’une essence personnelle permanente. Le bouddhisme ne nie pas l’existence des phénomènes, mais leur attribue une absence de nature propre et immuable. Le moi existe comme ensemble changeant de relations et de processus, non comme substance indépendante.
Cette conception repose sur l’interdépendance de tous les phénomènes. Rien n’existe isolément : toute chose dépend de conditions et de relations qui se transforment continuellement. La vacuité ne signifie ni le néant ni l’irréalité du monde. Elle désigne l’absence d’essence propre.
L’exemple de la colère a permis d’illustrer cette idée. La colère apparaît dans certaines circonstances, se manifeste effectivement, puis disparaît. Il serait pourtant difficile de lui assigner une existence substantielle indépendante des conditions qui la produisent.
La discussion a également introduit la notion d’ainsité (tathatā), qui désigne les choses telles qu’elles sont, indépendamment des projections conceptuelles que nous leur imposons. L’éveil consisterait à appréhender les phénomènes sans les figer dans des identités permanentes.
Une difficulté demeure néanmoins : si l’éveil lui-même est dépourvu d’essence, peut-on véritablement le définir, le rechercher ou le considérer comme un état durable ?
Cette interrogation a conduit à introduire une perspective philosophique différente, inspirée d’Alain Badiou. Si toute réalité est impermanente et dépourvue d’essence, comment penser l’existence de vérités qui semblent traverser les époques, les cultures et les individus ?
Deux exemples ont été proposés : l’amour et l’art.
Dans la philosophie de Badiou, l’amour ne se réduit pas à un sentiment individuel. Il constitue un processus de subjectivation qui commence par la rencontre de deux différences. Cette rencontre ne produit pas leur fusion dans une unité, mais ouvre la possibilité de construire un monde à partir du Deux. Le sujet amoureux n’est pas simplement l’un des individus : il se constitue dans la fidélité à l’événement de leur rencontre.
L’amour comporterait une dimension d’éternité, exprimée notamment par la formule « je t’aimerai toujours ». Même lorsqu’une relation prend fin, quelque chose de la vérité produite par cette rencontre pourrait subsister.
Cette conception a suscité plusieurs objections. L’amour est-il réellement universel ? Ne varie-t-il pas selon les cultures ? Pourquoi privilégier la relation entre deux personnes plutôt que d’autres formes d’attachement, notamment familial ? La discussion a permis de préciser que l’universalité envisagée ne signifie pas que chacun éprouve les mêmes sentiments, mais qu’un processus de vérité demeure universellement possible.
L’art a fourni un second exemple. Une œuvre peut continuer à produire une expérience esthétique des siècles après sa création, indépendamment de son contexte culturel initial. Les chevaux de Saint-Marc, à Venise, ont été évoqués comme illustration de cette capacité des œuvres à traverser les époques et à susciter de nouvelles rencontres.
Chez Badiou, quatre domaines rendent possibles des procédures de vérité : la science, l’art, la politique et l’amour. Ces procédures produisent des sujets qui ne se confondent pas avec les individus psychologiques.
La question demeure ouverte : l’existence de vérités universelles et de processus de subjectivation constitue-t-elle une objection à la vacuité bouddhiste ? Ou peut-on penser des vérités universelles sans leur attribuer une essence permanente ?
La discussion est ensuite revenue aux quatre nobles vérités du bouddhisme : l’existence de la souffrance (dukkha), son origine, sa cessation et le chemin conduisant à cette cessation.
La souffrance est notamment rapportée à l’attachement aux phénomènes impermanents, auxquels nous attribuons illusoirement une stabilité. Comprendre leur vacuité permettrait de transformer notre rapport au monde et de desserrer cet attachement.
Certains participants ont interrogé le caractère apparemment individualiste de cette démarche, centrée sur sa propre souffrance et sa propre libération.
Bien au contraire, il a été rappelé que, particulièrement dans le bouddhisme mahāyāna, la compassion constitue une dimension essentielle de la pratique. L’éveil ne se conçoit pas indépendamment du souci d’autrui. La figure du bodhisattva exprime précisément cet engagement envers tous les êtres.
Une comparaison avec les religions monothéistes a permis de distinguer plusieurs conceptions du salut. Là où celles-ci accordent une place importante à la permanence de la personne et à la vie éternelle, le bouddhisme refuse l’idée d’un moi substantiel qui survivrait inchangé à la mort. La renaissance ne doit pas être assimilée à la transmigration d’une âme permanente
La question du développement personnel a également suscité un débat. Certains y voient une démarche légitime d’amélioration de soi et de ses relations avec autrui ; d’autres soulignent sa récupération contemporaine par des logiques individualistes ou managériales, éloignées de la perspective bouddhiste.
Cette séance a fait apparaître une tension philosophique fondamentale entre deux conceptions du réel. D’un côté, la pensée bouddhiste insiste sur l’impermanence, l’interdépendance et l’absence d’essence propre. De l’autre, la philosophie de Badiou propose de penser des vérités universelles et des sujets constitués par leur fidélité à des événements.
Cette confrontation reste à approfondir : l’universalité d’une vérité implique-t-elle nécessairement une permanence ontologique, ou pourrait-elle être compatible avec l’impermanence des phénomènes ?