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2026. La liberté

12 septembre 2026. La liberté (Trungpa #11)

par | Sep 26, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. La liberté | 0 commentaires

Café philosophie du 12 septembre 2026

La séance du 12 septembre nous a permis de poursuivre la lecture du Mythe de la liberté de Chögyam Trungpa, principalement autour du dernier chapitre consacré au tantra. La discussion revient sur plusieurs thèmes traversant l’ensemble des séances précédentes : la vacuité, la dissolution de l’ego, la non-dualité, la souffrance et la méditation. Mais le tantra introduit une difficulté nouvelle : comment concilier le dépouillement associé à certaines formes du bouddhisme avec la profusion de couleurs, de formes et de symboles propre au bouddhisme tantrique ?

Le point de départ de notre discussion réside précisément dans ce contraste. Certaines traditions, notamment zen, donnent du bouddhisme une image d’extrême sobriété : lieux dépouillés, méditation silencieuse, absence d’ornementation. À l’inverse, l’iconographie tantrique multiplie divinités, couronnes, bijoux, couleurs, flammes et mandalas. Chez Trungpa, cette profusion ne constitue pourtant pas une contradiction avec la vacuité. Les couleurs et les formes permettent au contraire de manifester la « vivante énergie du cosmos ». La perception tantrique prend une dimension presque synesthésique : le son peut acquérir la consistance d’un objet, d’une couleur ou d’une forme.

Cette question conduit à préciser une nouvelle fois la notion de vacuité. Celle-ci ne signifie pas le néant ou l’absence du monde. Elle désigne l’absence d’essence propre et permanente des phénomènes : chaque chose n’existe qu’en relation avec les autres. La vacuité est inséparable de l’interdépendance. Dès lors, elle peut aussi bien se manifester dans le silence et le dépouillement que dans une extraordinaire profusion sensible.

Le mandala tantrique illustre particulièrement cette idée. Trungpa le présente comme une expérience de l’interdépendance de tous les phénomènes. Lorsque disparaît l’illusion d’un observateur placé au centre du monde, la périphérie devient extrêmement vive. Autrement dit, en cessant de tout rapporter à un « moi » central, le monde n’est pas appauvri mais, au contraire, rendu à toute son intensité.

Cette conception ouvre un débat sur les expériences esthétiques et les états modifiés de conscience. Trungpa met en garde contre une interprétation naïve du tantra qui consisterait à rechercher visions, lumières, couleurs ou sons extraordinaires. Chercher de telles expériences et s’y attacher peut simplement devenir une nouvelle manière de confirmer l’ego.

Une objection apparaît alors chez l’un des participants : l’expérience artistique ne peut-elle précisément produire un oubli de soi ? Une musique, un tableau ou un visage peuvent nous bouleverser au point que nous cessions momentanément de nous penser comme sujet séparé. L’expérience esthétique semble dans ce cas moins renforcer l’ego que provoquer une forme de fusion ou d’abandon de soi.

Le débat s’est ensuite cristallisé autour du terme d’« augmentation ». L’œuvre d’art nous augmente-t-elle ? Si l’ego se dissout dans l’expérience, qu’est-ce qui est augmenté ? La réponse proposée, la conscience, déplace immédiatement le problème. Car les différentes traditions bouddhistes ne s’accordent précisément pas sur le statut de la conscience. Certaines lui accordent une forme de permanence ; d’autres considèrent que la conscience elle-même est impermanente. Dans cette seconde perspective, parler d’une « augmentation de la conscience » risque encore de réintroduire une essence permanente derrière les phénomènes. Dans la voie qui conduira notamment à Dōgen, notre prochaine lecture, il n’existe finalement aucune conscience substantielle qu’il faudrait augmenter.

La discussion s’est orientée vers une difficulté philosophique fondamentale : si la vacuité n’est pas le vide mais l’interdépendance de tout ce qui existe, n’aboutit-on pas paradoxalement à dire que « le vide est plein » ? La réponse consiste à distinguer soigneusement vide et vacuité. La vacuité signifie que rien ne possède d’essence permanente : les phénomènes existent, mais uniquement dans un réseau de relations et de transformations.

Cette conception dynamique permet un rapprochement avec Hegel. Dans la Science de la logique, l’être pur et le néant pur ne constituent pas deux réalités figées : chacun passe immédiatement dans son contraire, et leur vérité réside dans ce mouvement même, le devenir. Sans assimiler Hegel au bouddhisme, un parallèle apparaît entre ce devenir et l’impermanence bouddhique : dans les deux cas, il s’agit de dépasser une logique où A et non-A seraient absolument séparés.

Une différence demeure néanmoins. La dialectique hégélienne s’inscrit dans une conception du développement et, notamment dans sa philosophie de l’histoire, dans un mouvement orienté vers une finalité, une téléologie. La pensée bouddhiste paraît davantage circulaire : les phénomènes surgissent les uns à partir des autres dans un mouvement continu d’interdépendance sans nécessairement tendre vers une synthèse historique finale.

Notre discussion est ensuite revenue sur une formule centrale de Trungpa : la voie consiste, en un certain sens, à « ne rien faire ». Le Bouddha historique a essayé différentes pratiques ascétiques avant d’atteindre l’éveil lorsqu’il cesse précisément de chercher à produire celui-ci par une technique supplémentaire. Le « ne rien faire » n’est ni paresse ni passivité. Il signifie d’abord l’abandon de cette volonté de saisir l’éveil comme un résultat à obtenir.

Le zen fournit une illustration particulièrement radicale de cette attitude : s’asseoir face au mur et simplement demeurer assis. Mais une nouvelle objection a été levée dans notre discussion : on ne peut évidemment pas passer toute sa vie immobile. Toute la question devient alors de savoir comment l’état cultivé dans la méditation peut irriguer les activités quotidiennes. La pratique n’a de sens que si elle transforme notre manière d’agir dans le monde. Le « ne rien faire » devient paradoxalement une manière différente de faire : agir sans cristalliser continuellement l’action autour de l’ego.

Cette réflexion conduit à la finalité du bouddhisme. S’agit-il de rechercher le bonheur ou le bien-être ? Le terme d’« équanimité » semble finalement plus juste. Le nirvana ne désignerait pas tant un état de bonheur euphorique que la cessation de l’agitation : un apaisement comparable à une eau devenue parfaitement calme.

Cette image soulève toutefois une difficulté culturelle. Dans certaines représentations occidentales, l’immobilité et le calme absolu peuvent évoquer la mort. L’idéal bouddhiste risque alors d’être interprété comme une extinction ou un nihilisme, alors qu’il s’agit plutôt de mettre fin à l’agitation produite par l’attachement.

Les quatre nobles vérités replacent cette question dans son cadre : existence de la souffrance, origine de la souffrance, possibilité de sa cessation et voie conduisant à cette cessation. Il ne s’agit pas nécessairement de rechercher le bonheur mais de modifier notre rapport à la souffrance. Celle-ci est produite par la croyance en un ego substantiel et permanent auquel tout ce qui arrive serait rapporté. Dépasser la souffrance consiste dès lors moins à la nier qu’à « passer à travers » sans la renforcer continuellement par des pensées qui la cristallisent.

Cette séance s’est terminée sur la question de la souffrance physique elle-même. Jusqu’où la méditation peut-elle modifier notre expérience de la douleur ? La discussion évoque les recherches contemporaines sur méditation et activité cérébrale, avant de déboucher sur une question qui dépasse le cadre de la séance : si nous pouvons intervenir techniquement sur nos états mentaux et notre perception de la douleur, quelle différence subsiste entre transformation spirituelle et transformation technologique de l’être humain ?

Ce dernier détour ouvre sur l’éthique du transhumanisme et, plus largement, sur notre rapport à la technologie. Il prolonge finalement sous une autre forme la question centrale de tout le parcours : cherchons-nous constamment à nous transformer, à nous augmenter et à produire un autre état de nous-mêmes, ou l’enjeu est-il au contraire de cesser cette recherche pour découvrir qu’il n’existe aucun « moi » permanent qu’il faudrait perfectionner ?