La séance du 27 juin 2026 porte sur le premier chapitre du Mythe de la liberté de Chögyam Trungpa. Elle s’ouvre par une mise au point sur la question du divin dans le bouddhisme tibétain. Contrairement à une conception occidentale d’un Dieu extérieur, les divinités visualisées dans les pratiques tantriques sont comprises comme des manifestations vides de l’esprit éveillé : elles n’ont pas d’existence intrinsèque. Cette précision permet de situer d’emblée l’écart entre religion occidentale et pensée bouddhiste.
Le chapitre étudié revient sur le Hinayana, ou bouddhisme des origines, présenté comme la voie étroite de la simplicité. La pratique commence par « ne rien faire » : se poser là, sans chercher le salut, les miracles, la libération ou les pouvoirs. Trungpa critique la « chaîne d’or de la spiritualité » : même belle, raffinée, ornée de symboles, elle reste une chaîne si elle nourrit l’ego. La voie commence par un dépouillement : travailler sur soi-même et sur sa propre souffrance, sans dépendre d’un sauveur ni de techniques magiques.
La discussion se concentre ensuite sur les trois formes de souffrance : la souffrance fondamentale, l’alternance entre douleur et absence de douleur, puis la souffrance de la souffrance, c’est-à-dire la crainte et la résistance à ce qui est désagréable. Pour Trungpa, l’ego naît précisément de cette résistance : vouloir assurer son bonheur, maintenir une relation rassurante avec quelque chose d’extérieur, c’est déjà construire une identité rigide. L’absence d’ego ne consiste pas simplement à concevoir intellectuellement que l’ego n’existe pas : car cette conception même peut encore être une production de l’ego. La véritable absence d’ego suppose donc aussi l’absence de la notion d’absence d’ego.
Cette logique conduit à la vacuité, ou śūnyatā. Celle-ci ne signifie pas seulement que les choses sont impermanentes et dépourvues d’essence fixe. Elle implique aussi une pensée non dualiste, où une chose et son contraire peuvent être pensés ensemble. Cela déroute les cadres occidentaux classiques, hérités notamment de la logique aristotélicienne. Ainsi, la cessation de la souffrance ne signifie pas simplement ne plus souffrir : elle peut signifier expérimenter pleinement la souffrance, la naissance et la mort, sans les transformer en discours philosophique abstrait.
La première réaction est critique. Un des participants dit avoir été déçu par le texte, qu’il trouve trop simple, presque infantilisant, proche selon lui de brochures religieuses promettant un chemin de salut. Il oppose ce texte à la densité de Pierre Michel Klein, qui proposait une réflexion plus profonde sur la durée, la vie et la création. D’autres nuancent cette critique : le style de Trungpa paraît simple, mais cette simplicité n’empêche pas la profondeur.
Une autre participante défend au contraire l’intérêt du chapitre. Elle souligne que le « ne rien faire » n’est pas une passivité : Trungpa parle de travailler sur ses névroses fondamentales. La pratique consiste à voir les choses telles qu’elles sont, sans magnifier ce qui existe ni rêver ce que nous voudrions être. Elle insiste aussi sur la tension entre « se réaliser soi-même » et dépasser l’ego : qu’est-ce que ce soi que l’on réalise, s’il ne doit pas devenir une nouvelle forme d’ego ?
La biographie de Trungpa est ensuite évoquée. Sa mort à 57 ans liée à l’alcoolisme trouble plusieurs participants : comment recevoir une pensée de sagesse portée par un homme dont la vie semble contredire l’enseignement ? La question classique du rapport entre vie et œuvre revient. Il est proposé de distinguer l’individu Trungpa et la tradition qu’il transmet. Il ne s’agit pas seulement de sa pensée personnelle, mais d’une forme de pensée bouddhiste plus large. Comme pour d’autres artistes ou auteurs moralement problématiques, la question reste ouverte : faut-il rejeter une œuvre en raison de la vie de son auteur ?
La discussion revient alors à l’ego. Est-il simplement l’égoïsme ? Est-il l’identité ? Est-il lié à l’éthique ? Certains défendent l’idée qu’on peut avoir un idéal, une exigence, une discipline de vie sans que cela relève de l’ego. D’autres répondent que dire « j’ai une éthique », « je sais qui je suis », ou « j’assume ce que je suis » peut déjà être une manifestation de l’ego, car cela suppose un sujet souverain qui se définit lui-même. L’ego serait alors la croyance rigide en une identité stable : croire que je sais qui je suis, que je connais mes points forts et mes points faibles, que je n’ai pas de leçon à recevoir.
La souffrance est également redéfinie. Elle ne désigne pas seulement une douleur extrême, mais aussi l’inconfort, la peur de l’échec, la crainte de la médiocrité, la souffrance de ne pas être à la hauteur. Elle peut même devenir confortable : on peut être attaché à ses névroses, à ses blessures, à ses dynamiques de souffrance. C’est là que l’ego trouve une forme de permanence. Trungpa ne propose donc pas de nier la souffrance, ni de s’en débarrasser par une formule. Il invite à l’expérimenter pleinement, sans résistance, sans la transformer en justification de soi.
L’un d’entre nous interroge le postulat de départ : faut-il nécessairement souffrir ? Il dit ne pas se reconnaître dans cette vision, donnant l’exemple de voyages ratés ou de situations imprévues qu’il vit plutôt comme amusantes. Cette objection permet de préciser que la souffrance, dans le texte, n’est pas toujours spectaculaire : elle peut être liée à l’attente, à la peur, à la projection, à l’insécurité. La question devient alors : que veut dire accueillir pleinement ce qui arrive, sans s’y accrocher ni le repousser ?
La fin de la séance aborde la comparaison avec l’entreprise et le développement personnel. Les formations professionnelles parlent de points forts, points faibles, zones de confort ; elles cherchent souvent à rassurer, remobiliser, créer de l’enthousiasme autour d’un projet. À l’inverse, la pratique bouddhiste telle qu’elle est comprise ici insécurise : elle défait les cadres, les identités et les oppositions simples. Elle ne promet pas l’épanouissement de l’ego, mais son dénouage.
La séance se clôt sur l’idée que le chapitre, malgré son apparente simplicité, ouvre des questions difficiles : qu’est-ce que l’ego ? Qu’est-ce que souffrir ? Peut-on vivre sans se définir soi-même ? Peut-on avoir une éthique, une exigence, un travail sur soi sans renforcer l’ego ? Le chapitre suivant, consacré aux styles d’emprisonnement, promet de prolonger ces interrogations.