Cafés Philo

2026. La liberté

20 juin 2026. La liberté (Trungpa #01)

par | Juin 28, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. La liberté | 0 commentaires

La séance du café philo du 20 juin 2026 a marqué une inflexion dans le parcours engagé depuis plus de deux ans autour des penseurs occidentaux. L’objectif était d’ouvrir la réflexion vers d’autres traditions de pensée, en particulier asiatiques, où les catégories occidentales de « philosophie » et de « religion » ne se superposent pas aisément aux termes locaux. En sanskrit, chinois, japonais ou tibétain, les notions les plus proches renvoient plutôt à l’« enseignement » ou à la « sagesse ». Ce décalage initial a permis de poser une question centrale : comment penser une tradition comme le bouddhisme sans la rabattre immédiatement sur nos cadres familiers ?

La séance s’est concentrée sur un auteur issu du bouddhisme tibétain, Chögyam Trungpa, arrivé en Occident après l’invasion du Tibet par la Chine. Avant d’aborder son texte, un rappel général des grands courants bouddhistes a été proposé. Le Theravada, forme ancienne du bouddhisme encore présente au Sri Lanka, en Birmanie, au Laos ou au Cambodge, insiste sur la libération individuelle et considère les passions comme des poisons liés à l’ego. Le Mahayana, développé notamment en Chine, au Japon et en Corée, introduit deux notions décisives : la vacuité et la compassion. La vacuité désigne l’absence d’essence permanente des êtres et des choses : tout change, tout est interdépendant. De cette interdépendance découle la compassion, puisque nul être ne peut être pensé isolément. Le Vajrayana, enfin, développé au Tibet, au Népal, en Mongolie et dans certaines régions de Russie, hérite du Mahayana mais propose une approche singulière : les passions ne doivent pas seulement être supprimées, elles peuvent être utilisées comme voie vers l’éveil.

Le texte choisi était un ensemble de neuf poèmes intitulé « Couronne ». Leur lecture a provoqué de nombreuses réactions, car ils présentent une langue volontairement paradoxale, imagée, parfois déroutante. Dès les premiers vers — « Les parents sont très bons / Mais je suis trop jeune pour l’apprécier » — plusieurs participants ont relevé une contradiction apparente. Comment affirmer la bonté des parents tout en disant être trop jeune pour l’apprécier ? La discussion a permis d’élargir la notion de « parents » : il ne s’agit pas seulement des parents biologiques, mais de l’ensemble des êtres et des conditions qui nous constituent. Dans cette perspective, le sujet n’existe pas comme ego autonome et permanent ; il est produit par un réseau d’interrelations qu’il ignore encore. La jeunesse évoquée serait donc l’ignorance de la vacuité.

Cette question de l’ignorance a conduit à préciser ce qu’est l’éveil dans le bouddhisme. Contrairement à une révélation mystique ou à une illumination religieuse au sens occidental, l’éveil est présenté comme la compréhension effective de la vacuité, c’est-à-dire de l’inexistence de l’ego comme entité substantielle. Mais cette compréhension ne peut pas être simplement intellectuelle : si c’est encore un ego qui comprend que l’ego n’existe pas, alors l’éveil est manqué. L’enjeu n’est donc pas de produire un concept, mais de transformer radicalement la manière d’être au monde.

Plusieurs parallèles avec la philosophie occidentale ont été évoqués, notamment avec Platon ou Lacan. Toutefois, ces rapprochements ont été jugés fragiles. Platon cherche l’essence des choses dans le monde des idées, alors que le bouddhisme vise précisément à défaire l’idée d’une essence permanente. Quant aux comparaisons avec la psychanalyse, notamment autour du moi et de l’ego, elles peuvent être suggestives mais risquent aussi de déformer la spécificité du bouddhisme.

Une partie importante de la discussion a porté sur la question de savoir si le bouddhisme est une religion. Certains participants ont souligné que, dans les sociétés asiatiques, le bouddhisme fonctionne souvent comme une religion, avec des temples, des rituels, des images sacrées, des formes de vénération et une communauté de pratiquants. D’autres ont insisté sur la différence fondamentale avec les religions monothéistes : il n’y a pas de Dieu créateur, pas de création du monde, pas de vénération d’un être suprême, et le Bouddha n’est pas une divinité mais un être ayant atteint l’éveil. Le but du bouddhisme n’est pas d’adorer le Bouddha, mais d’atteindre soi-même l’éveil.

La comparaison avec l’islam et le christianisme a permis d’interroger la notion de transmission. Dans le bouddhisme, le Bouddha enseigne selon le degré de compréhension de ses interlocuteurs. Cette dimension progressive et dialogique a été rapprochée d’autres traditions religieuses où le message se déploie dans le temps. Mais une différence a été maintenue : dans le bouddhisme, il ne s’agit pas de transmettre une loi divine ou un code moral fondé sur le bien et le mal, mais d’accompagner vers la compréhension de l’absence de substance et d’ego.

La séance a ensuite abordé la question du karma et de la réincarnation. Le karma a été distingué du destin : il signifie d’abord « action ». Ce que nous sommes aujourd’hui résulte de nos actions passées, et nos actions présentes conditionnent ce que nous devenons. La réincarnation peut donc être comprise littéralement dans certaines écoles, mais aussi métaphoriquement, comme la succession de transformations au sein d’une même vie. Tant que l’on reste attaché à l’idée d’une essence personnelle, on demeure pris dans ce cycle. L’éveil rompt cette chaîne, non parce qu’il donne une nouvelle identité, mais parce qu’il dissout l’attachement à l’identité.

Le rôle de la méditation a également occupé une place centrale. Elle n’a pas été définie comme une recherche de bien-être ou de développement personnel, mais comme une pratique de désidentification. Il ne s’agit pas de devenir une personne plus calme, plus sage ou plus spirituelle, car cela renforcerait encore l’ego en lui donnant une image valorisée de lui-même. La méditation consiste plus simplement à s’asseoir, à suivre sa respiration, à laisser passer les pensées sans s’y attacher, puis à revenir à la présence. Certains participants ont rapproché cela du yoga ou de pratiques rituelles qui permettent de sortir du bavardage mental. Mais il a été rappelé que le but n’est pas le travail sur soi au sens habituel : il s’agit plutôt d’abandonner l’illusion d’un soi maîtrisable.

La dernière strophe du poème — « Buvant le feu, vêtu de l’eau, brandissant la masse du vent, respirant la terre, je suis le seigneur des trois mondes » — a suscité une discussion poétique et philosophique. Certains y ont vu une absorption des éléments, une intensification de l’être, voire une forme de puissance. D’autres ont proposé d’y lire l’accès au monde tel qu’il est, sans les filtres de l’ego. La signification exacte des « trois mondes » est restée ouverte et a été reportée à la séance suivante. 

(NB : le monde du désir, le monde de la forme – formes mentales -, le monde du sans-forme – états spirituels subtils – le sens de ce passage “seigneur des trois mondes » ne veut pas dire que le pratiquant les domine mais qu’il n’est plus dominé par eux)

La discussion s’est achevée sur une tension fondamentale : notre tendance à vouloir expliquer, conceptualiser, comparer et traduire dans nos catégories occidentales risque de manquer ce que le texte cherche à provoquer. Le bouddhisme, tel qu’il est apparu dans cette séance, ne cherche pas à donner du sens au monde mais à faire éprouver l’absence de sens substantiel, l’impermanence et l’interdépendance. La prochaine séance portera sur le premier chapitre du livre, intitulé « Le mythe de la liberté ».