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2026. Le temps

25 avril 2026. Le temps (Klein #10)

par | Avr 28, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

La séance du 25 avril 2026 a prolongé la réflexion engagée précédemment autour du point-instant, de la collision, de l’identité et de la dimension négative. La lecture portait sur les pages 97 à 107 du texte de Pierre Michel Klein, où l’auteur reprend son motif central du point, mais l’enrichit d’exemples nouveaux destinés à rendre plus sensible une pensée souvent difficile à saisir.

Le point de départ de la discussion a été cette formule : « On se rend difficilement compte à quel point la pensée pense à partir de l’image d’un point. » Le point apparaît comme ce par quoi les choses sont identifiées, nommées, singularisées. Mais l’auteur ne s’en tient pas au point géométrique. Il le replace dans une ligne afin de penser le rapport entre singularité et universalité. Le point devient alors l’individu, tandis que la ligne peut figurer le genre, l’humanité ou l’universalité à laquelle l’individu appartient sans s’y réduire.

Cette articulation a conduit à une réflexion sur la mort. Il y aurait d’une part la mort singulière, celle d’un individu unique, et d’autre part la mortalité de l’homme comme appartenant au genre humain. Chaque individu meurt, mais l’humanité, en tant que genre, ne meurt pas de la même manière. La mort est donc à la fois absolument singulière et inscrite dans une universalité. C’est cette tension que l’auteur cherche à penser à travers la relation tangentielle du point à sa ligne : le point appartient à la ligne, mais il ne s’y dissout pas comme un simple élément d’un ensemble.

La notion de tangence a occupé une place importante. Le point tangent touche la ligne ou le cercle, tout en gardant une forme de singularité. Cette relation permettrait de comprendre comment une individualité peut appartenir à une universalité sans perdre son caractère irréductible. Le point de l’individu est dans la ligne du genre humain, mais il est aussi ce qui s’en distingue au moment même de sa disparition. C’est dans cette tension que surgit ce que l’auteur appelle la « di-entité » : une entité qui n’est plus simplement identique à elle-même, mais qui est prise dans une distance interne.

Cette distance interne a été éclairée par l’exemple du pigeon. L’auteur invite à regarder un pigeon s’éloigner à tire-d’aile jusqu’à disparaître dans le ciel. Au moment de sa disparition, il n’est déjà plus visible, et pourtant son absence marque encore le regard. Il est parti, mais il reste comme trace perceptive. Tout est du temps, dit l’auteur, et pourtant c’est l’espace que l’on contemple. Le pigeon devient ainsi une figure du point-instant : il est là et il n’est plus là, il disparaît sans que l’absence succède simplement à la présence. La disparition n’est pas une transition ordinaire ; elle est une collision entre présence et absence.

Cet exemple a semblé plus clair à plusieurs participants que les développements théoriques précédents. Il permet de comprendre que le point-instant n’est pas un point parmi d’autres. L’auteur précise d’ailleurs qu’il n’y a pas plusieurs points-instants, de même qu’il n’y a pas plusieurs espaces-temps. Le point-instant est un principe de saisie du monde, non un événement particulier. Il désigne une manière de comprendre ce qui advient lorsqu’une entité se rapporte à elle-même par disparition.

Une discussion vive s’est ensuite ouverte sur le statut de l’instant. Certains participants ont soutenu que l’instant n’existe pas matériellement : il serait seulement une construction de la pensée, située entre un avant et un après. Dès qu’on tente de le saisir, il est déjà passé. D’autres ont défendu au contraire l’idée que l’instant est vécu concrètement, notamment dans des moments de bascule : la mort, la naissance, la colère, la disparition d’un objet, l’explosion d’un événement. L’instant serait alors moins un fragment mesurable du temps qu’un moment de suspension où l’avant et l’après entrent en collision.

La colère a servi d’exemple existentiel : être « hors de soi », c’est encore être soi, mais dans une forme de dédoublement. L’instant de l’explosion colérique suspend le sujet entre lui-même et son dehors. De même, dans la formule déjà discutée « je suis moi-même », le « je » et le « moi-même » ne coïncident pas tout à fait. Le point-instant permet ainsi de penser une entité depuis sa propre division interne.

La question de l’espace-temps a également traversé la séance. Certains ont rappelé que, depuis Einstein, il est devenu difficile de séparer physiquement l’espace et le temps. D’autres ont proposé de les distinguer conceptuellement, au moins pour expérimenter d’autres modes de pensée. L’auteur, semble-t-il, ne cherche pas à abolir l’espace-temps, mais à lui adjoindre un autre principe : le point-instant. Il ne s’agit donc pas de choisir entre les deux, mais de saisir une même entité selon deux perspectives : depuis l’extériorité de l’espace-temps ou depuis l’intériorité du point-instant.

Cette distinction a été reprise à travers l’opposition entre devenir et advenir. Le devenir appartient à la ligne, à la succession, à l’espace-temps. L’advenir, lui, appartient au point : il désigne l’événement saisi dans son surgissement immanent. La mort du pigeon, par exemple, peut être vue du point de vue du chasseur, comme résultat d’une trajectoire, d’un tir, d’une anticipation. Mais du point de vue du pigeon, l’instant de la mort est autre chose : il est l’effondrement immanent de son être-là. Il est encore vivant et déjà mort.

La discussion s’est élargie à d’autres images : Moïse ne pouvant voir Dieu que de dos, l’ange de l’histoire de Walter Benjamin, les miniatures persanes, les icônes médiévales, la perspective renaissante, ou encore le geste du dessinateur dont le crayon trace une ligne. Toutes ces références ont permis d’interroger notre rapport au temps : voyons-nous jamais l’événement lui-même, ou seulement sa trace, son dos, son après-coup ? Peut-on saisir l’origine d’un événement, ou sommes-nous condamnés à ne voir que ce qui a déjà eu lieu ?

La séance s’est achevée sur une clarification importante : l’auteur ne nie pas l’espace-temps, mais propose de penser simultanément l’espace-temps et le point-instant. L’un saisit les choses de l’extérieur, dans leurs relations, leurs trajectoires et leurs successions ; l’autre tente de les saisir de l’intérieur, dans leur effondrement propre, leur disparition, leur advenue. Le point-instant apparaît ainsi comme une manière de penser l’être depuis sa limite : là où il est encore là, déjà ailleurs, et peut-être déjà disparu.

 

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