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2026. Le temps

18 avril 2026. Le temps (Klein #09)

par | Avr 28, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

La séance a porté sur la réflexion autour du point, de l’instant, de l’identité et de ce que Pierre Michel Klein nomme la dimension négative. La discussion a commencé par la reprise d’un raisonnement géométrique : si le volume se réduit au plan, le plan à la ligne, puis la ligne au point, que se passe-t-il lorsque le point lui-même s’annule ? Cette question conduit à l’idée d’un point qui ne disparaît pas simplement, mais qui s’effondre sur lui-même, laissant apparaître une tension interne entre deux pôles, une dimension négative.

À partir de là, la discussion s’est orientée vers la question de l’identité. L’auteur distingue l’identité relative, qui désigne l’identité d’une chose par rapport à une autre, et l’identité absolue, qui serait l’identité d’une chose avec elle-même. L’exemple central devient alors la formule : « je suis moi-même ». Cette phrase, apparemment simple, révèle une tension : le « je » qui parle et le « moi-même » dont il parle ne coïncident pas parfaitement. Le « moi-même » est à la fois identique au « je » et légèrement déplacé par rapport à lui. Il y a donc une distance en soi, mais une distance paradoxale, puisqu’elle ne sépare pas deux objets extérieurs l’un à l’autre.

Plusieurs participants ont tenté d’éclairer cette difficulté. Certains ont proposé une lecture en termes de miroir, de reconnaissance ou de narcissisme : se dire « je suis moi-même », ce serait se poser devant soi-même comme devant un autre. D’autres ont insisté sur le fait que l’auteur ne parle pas ici de psychologie ou de psychanalyse, mais d’une structure plus fondamentale : la possibilité qu’une entité soit divisée en elle-même sans cesser d’être une seule entité. La question devient alors : peut-on penser une distance intérieure qui ne soit pas une extériorité ?

Cette difficulté a été rapprochée de la notion de collision. L’identité absolue n’est pas pensée comme une unité pleine, fermée, monadique ; elle apparaît comme une collision entre deux pôles d’un même point. Le point, au lieu d’être simplement une unité géométrique de dimension zéro, devient un point métatopologique, s’effondrant sur lui-même, suspendu entre un « ici » et un « là-bas ». L’« ici » et le « là-bas » ne désignent pas deux lieux empiriques, mais les deux pôles d’une même entité en tension.

La discussion a ensuite fait intervenir la comparaison avec Leibniz et la monade. Chez Leibniz, la monade permet de penser une unité indivisible, immatérielle, qui exprime l’univers à sa manière. Mais la pensée discutée ici semble aller ailleurs : il ne s’agit pas d’une unité close, mais d’un point qui se défait intérieurement, qui est au même endroit tout en étant absent à lui-même. Là où la monade conserve une forme de consistance métaphysique, le point négatif est pensé comme effondrement, comme tension, comme non-coïncidence.

Un autre axe important de la séance a été la question de l’ubiquité. L’auteur ne semble pas entendre l’ubiquité comme présence simple en deux lieux à la fois, mais comme suspension entre deux pôles : être ici et là-bas, sans être pleinement ni ici ni là-bas. Cette logique prolonge celle déjà rencontrée à propos du temps : l’instant de la mort, ou de la naissance, n’est ni passé ni futur, mais tension entre les deux. De même, le point spatial n’est ni simplement ici ni simplement ailleurs ; il est pris dans une oscillation qui défait sa stabilité.

Certains participants ont exprimé leur réserve devant cette manière de penser, y voyant un artifice conceptuel ou une forme de confusion entretenue. L’auteur semblerait parfois créer deux termes opposés pour ensuite les réunir dans une formule paradoxale : ni l’un ni l’autre, mais les deux à la fois. Cette méthode a été comparée ironiquement au « en même temps ». D’autres ont défendu l’idée qu’il s’agit moins d’un artifice gratuit que d’un effort pour penser ce qui échappe aux catégories ordinaires de la logique, de l’espace et du temps.

La question de la dialectique a alors été soulevée. Cette pensée est-elle dialectique ? Plusieurs éléments pourraient le faire croire : opposition entre deux pôles, tension, négation, dépassement apparent. Mais il a été rappelé que l’auteur refuse explicitement la synthèse. Dans la dialectique classique, notamment hégélienne, la tension entre deux moments peut se résoudre dans un troisième terme. Ici, au contraire, la collision ne produit pas de synthèse. Elle maintient l’entité dans une suspension instable : vivant et mort, ici et là-bas, je et moi-même, mais sans résolution finale. La collision n’est donc pas une synthèse ; elle est le maintien d’un écart intérieur.

La séance a aussi insisté sur la continuité entre les analyses du temps et celles de l’espace. Ce que l’auteur avait d’abord pensé à propos de l’instant — suspension entre passé et futur, effondrement du présent — est maintenant transposé au point. Le point devient l’équivalent spatial de l’instant : une entité minimale, apparemment simple, mais qui se révèle traversée par une tension interne. Ainsi, l’espace est comme temporalisé, tandis que le temps est spatialisé. L’auteur cherche à penser des « espaces instantanéisés » ou des « instants spatialisés ».

Cette logique conduit à l’hypothèse d’une cinquième dimension ou dimension négative. Il ne s’agit pas d’un univers parallèle, mais d’une dimension plus intérieure que les autres, à partir de laquelle les dimensions ordinaires pourraient être pensées. Certains participants ont critiqué cette hypothèse comme une création artificielle destinée à expliquer l’inexplicable. D’autres ont souligné qu’elle permet justement de sortir de notre manière habituelle, horizontale et stabilisée, de penser le monde.

Un exemple contemporain, celui du télétravail, a permis d’illustrer de manière plus concrète cette ubiquité paradoxale. En réunion à distance, on peut être à la fois dans son salon et dans une salle virtuelle, présent ici et là-bas, sans être pleinement dans l’un ou l’autre lieu. L’écran, l’avatar ou le fond virtuel produisent une forme de dédoublement : on est visible, mais d’une manière déplacée ; on est présent, mais sans être exactement là.

La discussion s’est conclue sur l’idée qu’il faut accepter d’entrer dans l’univers conceptuel de l’auteur pour en saisir la cohérence. Sa pensée peut sembler obscure, répétitive ou artificielle, mais elle suit une logique précise : penser ce qui, dans l’identité, le point, l’instant ou l’être, ne coïncide jamais pleinement avec soi-même.

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