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2026. Le temps

21 fév 2026. Le temps (Klein #02)

par | Fév 22, 2026 | Cafés Philo, Cafés Philo. 2026. Le temps | 0 commentaires

La séance du Café philosophie du 21 février est la deuxième que nous consacrons aux travaux de Pierre Michel Klein. Nous nous sommes concentrés sur les dernières pages de l’avant-propos de La mort du monde, dans lesquelles l’auteur introduit une distinction décisive entre deux formes de temporalité : la temporalité spatio-temporelle, inscrite dans le devenir, et la temporalité dite « puncto-instantanée », liée à ce qu’il nomme le « point-instant ». Cette distinction repose sur un double concept : l’irréversibilité et l’irrévocabilité.

L’irréversibilité concerne le temps du devenir : ce qui a eu lieu ne peut être défait. On ne peut revenir en arrière pour défaire un événement. L’irrévocabilité, plus radicale, signifie qu’on ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu. Elle ne concerne pas le déroulement temporel mais l’être-advenu comme tel. L’événement, dès lors, est « déchiré » entre ces deux dimensions : il s’inscrit dans la succession temporelle tout en étant, dans un autre registre, toujours déjà passé.

Pour rendre sensible cette dualité, Klein prend l’exemple de la mort — non celle d’autrui, mais « ma propre mort ». Au moment de sa mort le sujet n’est ni « encore vivant » ni « déjà mort », et l’est pourtant les deux à la fois. Il ne s’agit pas d’une succession (vivant puis mort), mais d’une collision dans l’instant. L’événement possède ainsi une « double propriété » : il advient simultanément en deux lieux distincts de l’espace et en deux moments distincts du temps.

Cette idée de double nature a suscité chez certains participants une interrogation : s’agit-il d’une forme d’idéalisme, voire d’un platonisme implicite ? La réponse apportée dans la discussion est négative. Chez Klein, aucune des deux dimensions ne prime sur l’autre, aucune n’est plus « réelle ». Il ne s’agit pas là d’un monde des idées qui serait supérieur à un monde sensible, mais de deux registres également effectifs. La dualité n’implique pas hiérarchie.

Pour penser cette collision, Klein mobilise une référence grammaticale hébraïque : la lettre « vav », conjonction qui signifie « et », mais qui a la propriété de transformer le temps du verbe qu’elle introduit. Dans la formule « yéhi-or vayéhi-or », « la lumière sera et la lumière a été », la répétition n’est pas redondante : la conjonction opère une conversion temporelle. La lettre « vav » comme conjonction de coordination n’additionne pas deux présents ; elle transforme le groupe verbal qu’elle précède. C’est ce qui s’appelle un « vav conversif » (ou « vav inversif ») en grammaire hébraïque : faire précéder un futur par « va » le transforme en passé. Ainsi, « être en vie vav être en vie » devient « être en vie vav être mort ». Ce « et » n’est pas simple juxtaposition mais opérateur de conversion. Il n’y a pas un présent stable reliant deux états, mais une disparition du présent au profit d’un passé toujours déjà là.

Klein affirme ainsi qu’il n’y a pas de présent dans la dimension puncto-instantanée. Il n’y a qu’un passé — mais un passé particulier : non pas un passé qui s’éloigne, mais un passé qui ne cesse pas d’être passé. Il ne s’agit pas du passé comme trace inscrite dans le temps, mais du passé comme principe intemporel. La référence à Hegel (« l’être ne passe pas dans le néant, il est passé ») souligne cette nuance : ce n’est pas un processus, c’est un état accompli.

Cette idée a suscité des objections. Si le puncto-instantané ne contient que du passé, ne dépend-il pas du déroulement spatio-temporel ? Les « chronotopes » (terme employé par Klein pour désigner ces points-instants) apparaissent-ils seulement lorsque quelque chose s’est produit dans l’espace-temps ? Ou bien lui préexistent-ils ? Le débat a mis en lumière une difficulté : penser deux dimensions disjointes sans faire dépendre l’une de l’autre.

Une comparaison avec Spinoza a été avancée dans nos discussions : comme les attributs de la pensée et de l’étendue, les deux registres seraient parallèles plutôt que hiérarchisés. Il ne s’agit pas de faire découler le puncto-instantané du spatio-temporel, ni inversement, mais de briser dans l’esprit l’idée de dépendance causale. Ce qui « est passé » ne dérive pas simplement de ce qui « passe » ; ce sont deux modalités différentes d’un même événement.

L’image du grain de sable, proposée par Klein, a frappé l’imaginaire de plusieurs participants : « comme si une mer avait englouti ciel, terre et sable pour ne laisser qu’un grain renfermant tout l’univers ». Chaque point-instant est pensé comme un effondrement total de l’univers, sans relation avec les autres. Il n’y a pas de réseau de relations entre chronotopes : ils sont disloqués. L’« ici et maintenant » est évacué du paysage chronotopique, où rien ne se pose, rien n’apparaît, tout se disloque.

Cette dislocation pose la question de l’ubiquité : comment un point peut-il contenir l’univers ? Klein évoque des dimensions euclidiennes « négatives », ouvertes par la dimension zéro. En effet, le point, en mathématiques, n’a pas d’étendue ; il est vide. Pourtant, il est le principe de toute construction. De même, l’ensemble vide fonde la théorie des ensembles. Le puncto-instantané serait ainsi de dimension zéro : inexistence du monde, mais condition de toute apparition.

Une analogie avec l’électricité a été proposée : le courant n’est pas une chose localisable, mais une différence de potentiel entre deux pôles. Sans polarité, pas de flux. Ce qui importe n’est pas le mouvement visible, mais le principe qui le rend possible. De même, la présence du passé n’est pas trace matérielle, mais condition principielle.

La discussion a également souligné la dimension imaginative du texte. Penser ces deux registres exige un effort d’imagination rationnelle. L’imagination n’est pas ici le lieu de l’irrationnel, mais une capacité à concevoir des structures qui excèdent nos catégories de pensée ordinaires, notamment les catégories grammaticales.

Une interrogation majeure est restée ouverte à l’issue de notre discussion : les chronotopes (points-instants) incluent-ils l’avenir ? Si chaque point-instant contient l’univers, contient-il aussi ce qui n’est pas encore advenu dans l’espace-temps ? La tentation d’une lecture déterministe (tout serait déjà contenu) a été évoquée, mais Klein semble éviter cette conclusion. L’effondrement de l’univers dans le point-instant ne renvoie pas à un commencement cosmologique (type Big Bang), mais à une structure répétée en chaque événement.

L’enjeu central du livre apparaît clairement à la fin de la lecture de cet avant-propos : penser la coexistence, dans tout événement, d’un devenir irréversible et d’un être-advenu irrévocable ; penser la collision plutôt que la succession ; penser un passé principiel qui ne cesse pas d’être, au-delà de toute trace. Notre discussion a montré à la fois la fécondité et la difficulté de cette proposition : elle nous contraint à déplacer nos catégories de pensée temporelles, grammaticales et ontologiques, et à accepter qu’un même événement soit irréductiblement double.